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Le skaz et la vive voix

6 octobre 2011

Dans les littératures émergentes en langue maternelle, contre les canons littéraires du XIXe siècle, s'opère un retour de la narration à la vive voix. Comme le dit Boris Eichenbaum dans les dernières lignes de l'essai sur Leskov: «Notre relation au mot est devenue plus concrète, plus charnelle, plus physiologique.» Cette mutation de notre sensibilité explique le refus des écrivains s'exprimant dans des langues rares et exotiques (par rapport aux grandes langues de la littérature «classique») d'abandonner leur langue maternelle. C'est au contraire un retour à la diversité des registres et des dialectes qui commence, dans le dernier tiers du XIXe siècle, avec la promotion du skaz, la narration en forme de dialogue.

Boris Eichenbaum (1886-1959), Leskov et la prose contemporaine (1927), traduction française par Anne-Marie Tatsis-Botton, Europe, 83e année, n°911, Mars 2005 (Les Formalistes russes); p. 203:

«Otto Ludwig avait déjà distingué deux types de prose narrative selon le rôle joué par la narration: celui du «récit en tant que tel» (die eigentliche Erzählung), et celui du «récit scénique» (die szenische Erzählung). Dans le premier cas, c'est l'auteur (ou le conteur) qui s'adresse à des auditeurs et la narration est un des éléments morphogènes: peut-être le plus important. Dans le deuxième cas, c'est le dialogue entre les personnages qui se trouve au premier plan, et la partie narrative est réduite au commentaire qui entoure et explique ce dialogue: elle remplace en fait les didascalies. On obtient quelque chose d'analogue à la forme dramatique non seulement parce que l'accent est mis sur le dialogue, mais aussi parce que l'élément narratif est remplacé par l'élément représentatif: l'action n'est pas racontée au lecteur (ce qui est le cas dans l'épopée), elle s'accomplit devant ses yeux, comme sur une scène.»

En fait, le dialogue n'est pas indispensable à la création du récit scénique. Il suffit d'écrire la narration au style indirect libre. Thakazhi, dans Kayar, usant à longueur de pages du style indirect libre, transforme le récit en une représentation des pensées de ses personnages dont le lecteur entend indirectement la voix (la voix intérieure) dans la diversité des registres de la langue qu'ils maîtrisent individuellement et de leurs dialectes.

«J'appelle skaz, dit Eichenbaum (p. 207), la forme de prose narrative qui dans son vocabulaire, sa syntaxe et le choix des intonations est orientée vers le discours oral du narrateur.» Le narrateur personnalise son discours. Les conditions de l'énonciation sont mises en scène dans l'énonciation; la langue du récit n'est plus transparente ni désincarnée, elle porte les traces de la subjectivité du narrateur et de son implication personnelle dans la voix qu'il prête à ses personnages.

(Eichenbaum, 207) «L'apparition d'éléments du skaz dans la prose narrative ne présente pas seulement un intérêt pour la classification: elle est essentielle pour résoudre la question générale et théorique qui m'intéresse ici. D'une part, elle marque un transfert du centre de gravité qui passe de la fable au mot (donc du «héros» à la manière de raconter de tel ou tel événement, incident, etc.); d'autre part, elle témoigne d'une libération par rapport aux traditions de la culture du livre, de l'imprimé: c'est le retour à la langue parlée vivante.»

Le Skaz est contemporain du Naturalisme dans la littérature européenne. Le retour de la littérature à la vive voix est l'un des éléments du Moment réaliste en Europe, qui fera école dans d'autres aires culturelles, par exemple en malayalam au Kerala à partir des années 1930.

(Eichenbaum, 218) «La narration est rentrée dans ses droits, — et elle s'est tournée vers le skaz. Cela ne signifie évidemment pas que la prose narrative doive absolument se limiter au skaz. Ce n'est pas lui qui importe, mais son orientation vers le mot, l'intonation, la voix, même transformés par l'écrit. C'est la base naturelle et indispensable de la prose narrative. Le skaz n'est important que pour démontrer ce principe et pour donner la possibilité de s'éloigner du vieux syncrétisme. Le fondement de la prose narrative doit être recherché dans «la façon de poser la voix» dont parlait Leskov, qui doit être perceptible aussi bien dans les mots du récit que dans le dialogue des personnages. Comme n'importe quel autre naturalisme, le naturalisme stylistique (le rendu de la voix du narrateur) marque le refus des vieux canons littéraires.»

Un récit en skaz est l'imitation écrite d'un discours oral. Le narrateur fictif, qu'il soit censé s'exprimer oralement ou écrire une lettre, adresse son récit à un destinataire qui apparaît dans le récit lui-même. Il y a donc transgression des frontières de l'espace-temps de l'histoire racontée, mise en scène du récit et du narrateur dans le cadre d'une conversation et mise en scène d'une conversation et du personnage de l'auteur dans le cadre d'un récit.

Catherine Géry, « Le skaz de Leskov et le jeu sur la langue »,
Préface à sa traduction de Nicolas Leskov, Le Gaucher et autres récits,
Lausanne, L'Âge d'Homme, 2002, p.26

Le skaz est «une catégorie de la notion plus large de stylisation, dans l'acception russe du mot stilizatsia: l'imitation d'un certain type de discours. D'autre part, il y a skaz quand le discours prétendûment improvisé d'un conteur se trouve au centre même du récit, et que l'attention du lecteur se déplace des propriétés classiques de la narration (intrigue, thématique, construction) vers ses propriétés purement discursives. Ce déplacement constitue une révolution des formes habituelles du récit qui sera largement exploitée par les prosateurs du 20e siècle (le procédé trouvera son ultime aboutissement chez Joyce ou Faulkner).»

Catherine Géry cite Boris Eichenbaum sur la place centrale de l'oralité et de la langue comme acte de parole:

«La nouvelle primitive ne connaît pas le skaz et n'en a pas besoin, étant donné que tout son intérêt et tout son mouvement résident dans le changement rapide et varié des événements et des situations. L'enchaînement des motifs et de leurs motivations, voilà le principe organisateur de la nouvelle primitive. (…) La composition devient tout à fait autre si le sujet lui-même (…) cesse de jouer un rôle organisateur, c'est-à-dire si le conteur se met d'une façon ou d'une autre au premier plan, comme s'il ne faisait qu'utiliser le sujet pour entrelacer différents procédés stylistiques. Le centre de gravité passe du sujet (qui est ici réduit au minimum) aux procédés du skaz, et le rôle comique central est dévolu aux calembours, qui tantôt se réduisent à de simples jeux de mots, tantôt se développent en petites anecdotes.»

Ce texte se trouve au début d'un essai de Boris Eichenbaum intitulé «Comment est fait Le Manteau de Gogol» (1919), qui a été traduit et publié en français par Tzvetan Todorov dans Théorie de la littérature. Textes des Formalistes russes, Paris, Seuil, 1965, p.212. Mais Catherine Géry l'a retraduit pour faire apparaître le mot même et le concept de skaz que Todorov n'avait pas repéré.