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Style indirect libre

2006

Le style indirect libre est l'instrument linguistique privilégié de l'expression d'un point de vue subjectif sur ce dont on parle. Le style indirect libre n'existe pas dans la conversation, il ne peut être mis en œuvre que dans un récit. Style ou discours direct: «Tu me dis : "Je suis d'accord, tu as raison".» Style ou discours indirect: «Tu me dis que tu es d'accord et que j'ai raison.» Point commun, les paroles rapportées au style direct comme au style indirect respectent toujours la règle suivante. A l'ensemble que constituent la phrase principale et la proposition subordonnée (indirect) ou la phrase enchâssée (direct) correspond, malgré l'interversion des pronoms personnels, un seul et même référent pour l'énonciateur et un seul et même référent pour le destinataire. Cette règle attribue l'expressivité des phrases du discours rapporté (sa force indexicale) à celui des deux qui dit je, c'est-à-dire au référent de la première personne, à savoir l'énonciateur qui rapporte les paroles d'autrui pour le discours indirect, — et pour le discours direct le locuteur dont les paroles sont rapportées.

Dans la langue parlée, donc dans la phrase enchâssée au style direct, la fonction indexicale du langage (expression de soi) joue en même temps que s'établit une communication entre les interlocuteurs. En revanche, la pensée telle qu'elle est rapportée dans les propositions subordonnées du discours indirect «est toujours réduite à son contenu: non seulement elle n'est pas communication, mais elle n'est pas non plus expression» (Ann Banfield, Phrases sans parole. Théorie du récit et du style indirect libre [1982], Paris, Seuil, 1995, p. 112). Le langage est donc réduit à sa fonction référentielle (énoncé d'un contenu). Rapport de forces politique et culturel entre l'idéologie linguistique de la référentialité et celle de l'indexicalité, qui s'emparent des sphères de la vie sociale où dominent respectivement le rapport administratif (les pensées rapportées sont des faits) et la scène de théâtre (les esprits s'échauffent).

Ce n'est qu'avec le style narratif qu'apparaît le style indirect libre. C'est une forme spécifiquement littéraire de représentation des paroles et des pensées et d'expression d'un point de vue subjectif — retour en force de la fonction indexicale — qui n'est pas nécessairement celui de l'énonciateur.

«Les paroles et pensées représentées ont la propriété de permettre d'attribuer l'expressivité au référent d'un pronom de troisième personne, d'où ce que la critique littéraire appelle le "point de vue de la troisième personne"… Dans la parole ordinaire, le point de vue est toujours celui de l'énonciateur, et sa présence n'a donc pas besoin d'être marquée. Mais il n'en va pas de même dans les textes littéraires, où le fait marquant est que le point de vue peut être attribué à quelqu'un d'autre que la première personne» (Banfield, 149).

Elargissons l'emploi du concept de point de vue forgé par les théoriciens de la littérature. Il sera très proche du concept de «position» ou prise de position selon Goffman. Le point de vue doit être contextualisé et délimité par des institutions, des pratiques et leur inscription dans l'espace (géographie) et dans le temps (histoire). Mais n'en retenons, inversement, que la structure strictement linguistique. C'est une sorte de code-switching ou d'alternance stylistique que cette inclusion dans un récit de paroles ou pensées représentées. Différents indices marquent cet embrayage du récit sur des phrases en style indirect libre.

Exemples pris chez Ann Banfield. Le déictique (maintenant) et l'expression ce monstre de femme exprimant le point de vue de Connie dans: «La nouvelle atteignit Connie dans son état de semi-béatitude et la contraria au point de l'exaspérer. Il fallait qu'elle soit importunée par ce monstre de femme maintenant!» (Lawrence, L'Amant de Lady Chatterley; cité Banfield, 150). Ou bien le passage de l'aoriste (ou passé simple) à l'imparfait: «Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s'accouda. La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient… » (Flaubert, Madame Bovary; Banfield, 171). Le passé simple ne se rencontre jamais au style indirect libre ; en revanche, l'imparfait est le seul temps du passé qui puisse être contemporain de maintenant. La transposition d'un aoriste à l'imparfait marque donc un changement de point de vue et un embrayage sur des paroles ou des pensées représentées au style indirect libre.

Les paroles et les pensées représentées ou encore les énoncés à l'aoriste du français sont des formes qui n'apparaissent jamais à l'oral. Ces deux types de phrases — la phrase du récit proprement dit («Emma mit un châle») et la phrase représentant la conscience («La nuit était noire») — ne correspondent pas à des faits de la langue parlée. Imaginons le cadre sociologique dans lequel est raconté le fait suivant:

Alain se rendit à la poste centrale pour envoyer la lettre recommandée. C'était une journée printanière; on entendait les oiseaux chanter. [Ou des millions d'autres phrases de ce genre qui se disent tous les jours.]

Les verbes à l'imparfait «représentent la conscience», comme dit Ann Banfield, au style indirect libre. Certes le point de vue qui est ainsi «rapporté» dans le cours du récit n'a sans doute jamais été énoncé dans une conversation réelle, mais en quoi son existence virtuelle fait-elle difficulté? La ligne de démarcation qui compte vraiment entre récit proprement dit et pensées rapportées n'est pas la frontière imaginaire que nous tracerions entre le réel et le virtuel, mais la frontière impérative et souvent brutale entre un espace public (la lettre recommandée) et un espace privé (où l'on musarde en donnant libre cours à l'expressivité).

Les deux types de phrases qui constituent le style narratif — à savoir: 1°) la phrase du récit proprement dit utilisant le passé simple (l'aoriste) pour raconter l'histoire, et 2°) la phrase qui représente la conscience au style indirect libre — font leur apparition à un moment donné de l'histoire littéraire en Europe comme nouvelles formes linguistiques spécifiques en rapport avec le triomphe du roman comme genre littéraire. Au milieu du 19ème siècle, la forme s'est étendue à toute la fiction romanesque en Europe. La plupart des commentateurs sont d'accord pour considérer que les premiers exemples attestés de paroles et pensées représentées sous leur forme complètement développée se trouvent, pour le français, chez La Fontaine (1621-1695) dans ses Fables, et pour l'anglais chez Jane Austen (1775-1817). Même si on peut en repérer l'apparition chez tel ou tel auteur européen dès la Renaissance (par exemple chez Cervantès, 1547-1616), jusqu'à Flaubert aucun auteur ne semble s'en être servi avec une conscience claire de son identité stylistique et de sa signification. C'est chez Goethe (1749-1832) et chez Jane Austen que ce style fait sa première apparition comme trait stylistique dominant tout au long d'un roman. En russe, l'une des premières apparitions du style indirect libre se trouve dans les romans de Pouchkine (1799-1837). Albert Thibaudet, Gustave Flaubert, Paris, Gallimard, 1935, p. 249 explique l'apparition des paroles et des pensées représentées dans la littérature romanesque européenne par une valorisation nouvelle de la vive voix: «un style écrit ne se renouvelle […] que par un contact à la fois étroit et original avec la parole.»