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Dialogisme et noms propres

Jeudi 8 décembre 2011

Le nom propre est une adresse (une interpellation) avant d'être une appellation (une dénomination). L'adresse prime la dénomination comme l'interlocution prime la langue. Dans le dialogisme, Vološinov et Bakhtine ont inversé la perspective dans laquelle nous étudions habituellement le langage: dans cette nouvelle perspective, le nom propre est essentiellement un mot d'adresse à autrui.

Vološinov, Marxisme, p. 299

L'orientation du Mot en direction de l'interlocuteur est d'une très grande importance. Essentiellement, le mot est un acte à double face. Il est déterminé à part égale par deux facteurs: à qui il appartient et à qui il est adressé. En tant que Mot, il constitue justement le produit des relations du locuteur et de l'auditeur. Tout Mot exprime «l'un» par rapport à «l'autre». Dans le Mot je me donne forme à moi-même du point de vue de l'autre, en fin de compte du point de vue de ma communauté. Le Mot est un pont jeté entre moi et l'autre.

Le type de mot le plus proche de ce que Vološinov a en tête quand il le décrit comme un acte à double face est précisément le nom propre. Les noms sont aussi essentiels à la vive voix que le style indirect libre. La voix de l'autre rapportée par ma voix, c'est le style indirect libre. Ce sont aussi les noms que nous partageons dans une connivence; savoir le nom de l'autre, pouvoir l'appeler par son nom, c'est une connivence dans le partage des forces illocutoires du langage.

Le nom propre, au même titre que le discours rapporté, entrerait selon moi dans la catégorie des «mots représentés» (cf. Bakhtine, Dostoievski, trad. Verret, p. 217). La similitude de statut linguistique entre le discours rapporté et le nom propre est mise en évidence, sans cependant être explicitée, dans la classification des différentes catégories de mots, c'est-à-dire de paroles, puisque la distinction grammaticale entre «noms propres» (names) et «substantifs» ou noms communs (nouns) est interprétée par Bakhtine comme une distinction entre les «mots directs orientés vers l'objet» (les substantifs qui font référence à un objet de mot) et les «mots représentés»:

Bakhtine, Dostoievski, p. 217

A côté du mot direct et immédiat orienté vers l'objet — qu'il nomme, communique, exprime, représente, — mot visant à une compréhension également immédiate de l'objet (premier type de mot), nous trouvons encore le mot représenté ou constituant un objet [dans un discours rapporté] (second type). L'espèce la plus typique et la plus typique de mot représenté, de mot constituant un objet, est le discours direct des héros. Il a une signification d'objet immédiate, tout en se trouvant cependant non pas sur le même plan que le discours de l'auteur mais, pour ainsi dire, dans un certain recul de perspective par rapport à lui. Il n'est pas seulement compris du point de vue de son objet mais se trouve être lui-même objet d'orientation en tant que mot caractéristique, typique, coloré.

Le mot du héros est élaboré en tant précisément que mot d'un autre, en tant que mot d'un personnage défini comme caractère ou comme type, c'est-à-dire élaboré en tant qu'objet de compréhension de l'auteur, et nullement du point de vue de sa propre orientation par rapport à l'objet.

Transposons cette analyse des mots du héros (discours rapporté) au nom propre prononcé par l'auteur. Le nom propre est lui aussi attaché à un personnage défini comme caractère; il ne se réduit donc pas à faire référence à son objet (désignation, appellation, dénomination), mais il est «élaboré» en tant qu'objet de compréhension de l'auteur, c'est-à-dire de l'énonciateur (interpellation, terme d'adresse). Le contexte d'énonciation est donc inclus dans l'élaboration du nom propre. Evidemment, cette analyse ne vaut que si l'on présuppose une «élaboration», une performance dans l'acte de nomination (naming).

Ma conclusion s'inspirera des recherches sur le nom propre menées au sein de l'école de linguistique de l'Université Paul Véléry de Montpellier sous l'influence de Robert Lafont (1923–2009), occitaniste qui forgea la Praxématique.

Robert Lafont, L'Être de langage: pour une anthropologie linguistique.

«Le choix d'une anthropologie du langage résolument matérialiste nous conduisit à deux décisions: remplacer le signe dit saussurien (mais beaucoup plus ancien que Saussure) par le praxème, unité de praxis signifiante habitée non par un signifié, mais par une puissance à signifier, et placer le sujet schisé [clivé], tel que la psychanalyse freudienne le définit, au centre de toutes les opérations langagières.»

Les Carnets du Cediscor, Publication du Centre de recherches sur la didacticité des discours ordinaires, Numéro 11 (2009): Le nom propre en discours [sur Revues.org].

«(§32) Le Nom propre montre [dans certains contextes] à quel point il est ce «catalyseur» dont parle Barthes (1967) à propos des noms chez Proust. Entre histoire, mémoire et légende, il est le creuset d'une sédimentation sémantique contribuant à l'organisation des savoirs, des croyances et des pratiques des groupes humains.

(note 4) La lecture sémantique des Noms propres par l'auteur de La recherche ne relève pas seulement d'une onomastique littéraire insuffisamment scientifique. Marcel Proust confère à Venise et Balbec une épaisseur psychologique et sentimentale qu'il donnera également au «nom de Parme» et au «nom de Gilberte», chargés pour lui de «connaissance», de «notions» et de «mémoire». Cette approche fait l'objet dans Du côté de chez Swann, en 1913, d'une théorisation profane dont le fonctionnement en discours du Nom propre, sa place dans les structures sociales, dans les débats idéologiques, dans les guerres territoriales, dans les joies ou les souffrances quotidiennes montrent assez bien la pertinence.»