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La parole intérieure selon Vološinov

Jeudi 15 décembre 2011

Vološinov, Marxisme et philosophe du langage.
Les problèmes fondamentaux de la
méthode sociologique dans la science du langage
,
éd. bilingue, trad. par I. Tylkowski-Ageeva et P. Sériot,
Limoges: Lambert-Lucas, 2010.

Vološinov critique la fascination des linguistes de l'école de Saussure pour l'arbitraire du signe linguistique. La thèse selon laquelle le signe linguistique est arbitraire ou conventionnel signifie concrètement que le sens des mots d'une langue est fixé de telle façon qu'ils soient compris sans équivoque par le destinataire et qu'il ne peut être modifié par le locuteur en fonction de motivations subjectives. A cette thèse rationaliste, Vološinov et Bakhtine opposent la thèse de la motivation (subjective, affective) des signes linguistiques. Rappelons que le Cours de linguistique générale, œuvre posthume de Ferdinand de Saussure, date de 1916 et que Marxisme et philosophie du langage de Valentin Vološinov fut publié en 1929.

(Vološinov, trad. Sériot, p. 235) L'idée du caractère conventionnel, arbitraire de la langue, tout comme la comparaison du système de la langue avec le système de signes mathématiques sont caractéristiques de tout le courant rationaliste. L'esprit des rationalistes, orienté vers les mathématiques, ne s'intéresse pas au rapport du signe à la réalité qu'il reflète ou à l'individu qui en est à l'origine, mais au rapport du signe à un autre signe à l'intérieur d'un système clos, une fois qu'il a été adopté et admis. En d'autres termes, les rationalistes ne s'intéressent qu'à la logique interne du système de signes lui-même, considéré, comme en algèbre, tout à fait indépendamment des significations idéologiques qui en font le contenu. [1] Ils ne sont pas opposés à prendre en considération le point de vue du récepteur qui cherche à comprendre, mais ils refusent celui du locuteur en tant que sujet qui exprime sa vie intérieure. [2]

[1] L'idéologie est un système de pensées ou de significations socialement déterminées. (127) «Là où il n'y a pas de signe, il n'y a pas d'idéologie.» A côté des phénomènes naturels et des objets techniques, il existe un monde particulier, le monde des signes; l'idéologie est coextensive au domaine des signes. (131) «Là où il y a signe, il y a idéologie. Tout ce qui est idéologique a une valeur sémiotique.» Le milieu sémiotique, idéologique et social dans lequel nous sommes immergés explique et conditionne la conscience individuelle.

[2] Le point de vue du récepteur ou destinataire des énoncés privilégie la fonction référentielle du langage. Le signe désigne un référent et le rapport entre signification et référence est conventionnellement fixé de façon à être compris sans équivoque par le destinataire. Mais le locuteur en tant que sujet qui exprime sa vie intérieure privilégie la fonction indexicale du langage et fait varier la signification des mots qu'il emploie en fonction de ses motivations personnelles et du contexte d'énonciation.

Dans l'analyse que fait Vološinov de la vie intérieure comme parole intérieure, n'oublions pas que le mot russe slovo que Sériot traduit par «le Mot» (avec une majuscule comme en anglais the Word pour désigner la Parole) signifie aussi bien le mot comme énoncé que la parole travaillée par la dialogisation.

(137) La conscience se constitue et se réalise dans le matériau sémiotique créé par l'échange social au sein d'une collectivité organisée… Si nous privons la conscience de son contenu idéologique et sémiotique, il n'en restera rien. La conscience ne peut trouver refuge que dans une image, dans le Mot [slovo], dans un geste signifiant, etc. Hors de ce matériau, il ne reste qu'un acte physiologique brut, non éclairé par la conscience, c'est-à-dire non éclairé, non interprété par des signes.

(139) Le Mot a encore une particularité extrêmement importante, qui fait de lui le médium privilégié de la conscience individuelle. Bien que sa réalité, comme celle de tout autre signe, se trouve entre les individus [1], il est en même temps produit directement par l'organisme individuel [2], sans l'aide de quelconques outils ou d'instruments extérieurs non corporels. C'est ce qui fait du Mot le matériau sémiotique de la vie intérieure, de la conscience (la parole intérieure). En effet, la conscience n'a pu se développer qu'en ayant à sa disposition un matériau souple, exprimé par le corps. Tel est bien le Mot. Il peut servir de signe, pour ainsi dire, à usage interne; il peut se réaliser comme signe sans être complètement extériorisé. C'est pourquoi le problème de la conscience individuelle comprise comme parole intérieure [vnutrennee slovo] (et comme signe intérieur en général) constitue l'un des problèmes les plus importants de la philosophie du langage.

[1] «Entre les individus»: la parole circule dans un milieu d'interlocution, un milieu sémiotique dans lequel les interlocuteurs, tour à tour locuteurs et destinataires, sont immergés.
[2] Cette production organique, musculaire et sensori-motrice, c'est la Voix comme vibration sonore et la Voix stricto sensu est la partie organique de la parole.

(195) Le problème du signe intérieur est l'un des plus importants de la philosophie du langage. Or le signe intérieur par excellence, c'est le Mot, la parole intérieure. Le problème de la parole intérieure, comme tous les problèmes examinés dans ce chapitre, est d'ordre philosophique. Il se situe au point de jonction entre la psychologie et les sciences des idéologies [les sciences sociales]. D'un point de vue méthodologique, il ne peut être traité que sur le terrain de la philosophie du langage en tant que philosophie du signe. Qu'est-ce que le Mot dans son rôle de signe intérieur? Sous quelles formes la parole intérieure se réalise-t-elle? Comment est-elle liée à la situation sociale? Dans quelle relation se trouve-t-elle par rapport à l'énoncé extériorisé? Quelle méthode employer pour dévoiler, disons, attraper au vol la parole intérieure? — Seule une philosophie du langage pleinement élaborée peut donner la réponse à toutes ces questions.

Prenons par exemple la deuxième: Sous quelles formes se manifeste la parole intérieure?

Il est clair d'emblée qu'absolument toutes les catégories élaborées par la linguistique pour analyser les formes de la langue-parole extériorisée (lexicologiques, grammaticales, phonétiques) sont inapplicables à celles de la parole intérieure, à moins d'un remaniement considérable.

Une analyse plus approfondie montrerait que les unités de la parole intérieure sont des blocs qui rappellent les paragraphes de la parole monologique ou des énoncés complets. Mais ils rappellent encore davantage les répliques d'un dialogue. Ce n'est pas sans raison que les penseurs de l'Antiquité concevaient la parole intérieure comme dialogue intérieur. Ces blocs sont indécomposables en éléments grammaticaux (ou s'ils le sont, c'est avec beaucoup de restrictions) et entre eux, comme entre les répliques du dialogue, il n'y a pas de liens grammaticaux; ce sont des liens d'un tout autre ordre qui les régissent. Ces unités de la parole intérieure, sortes «d'impressions globales»(*) des énoncés, sont liées les unes aux autres et se succèdent non pas selon les lois de la grammaire ou de la logique, mais selon celles de la correspondance évaluative (émotionnelle), de l'enchaînement dialogique, etc., et dépendent étroitement des conditions historiques de la situation sociale et de tout le cours pragmatique de la vie.

(*) […] Une impression globale est une impression encore indifférenciée de la totalité de l'objet, une sorte de parfum de cette totalité, qui précède et rend possible la reconnaissance distincte de l'objet. Parfois nous ne pouvons pas nous rappeler un certain mot ou un prénom, bien que nous l'ayons «sur le bout de la langue», c'est-à-dire que nous en avons déjà une impression globale, mais elle ne peut pas se déployer en une image concrète et différenciée. […]

Les blocs de la parole intérieure relèvent d'une analyse conduite au moyen des catégories élaborées par la rhétorique (figures de style), par l'esthétique (tonalités, en Inde on utiliserait la théorie des rasa) et par la sémiotique narrative et discursive.

Je me suis inspiré d'un article de Caryl Emerson, l'une de ceux qui ont introduit et traduit Bakhtine aux Etats-Unis: Caryl Emerson, The Outer Word and Inner Speech: Bakhtin, Vygotsky, and the Internalization of Language, Critical Inquiry, Vol.10, No.2 (Dec., 1983), pp 245-264.

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