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Plurilinguisme dialogisé

Mise à jour 20 avril 2014

La polyphonie, au sens de Bakhtine, est une pluralité de voix et de consciences autonomes au théâtre et dans le roman. Elle met en scène différents énonciateurs, porteurs de différents points de vue et attitudes.

Tzvetan Todorov, Mikhaïl Bakhtine. Le principe dialogique, suivi de Ecrits du Cercle de Bakhtine,
Paris, Seuil, 1981, p. 88:

« Il faut se prémunir contre deux excès: ne reconnaître que la diversité des langues et ignorer celle des énoncés; imaginer que cette dernière variété est individuelle et donc illimitée. L'accent est d'ailleurs mis non sur la /89/pluralité, mais sur la différence… Pour désigner cette diversité irréductible des types discursifs, Bakhtine introduit un néologisme, raznorechie, que je traduis (littéralement mais à l'aide d'une racine grecque) par hétérologie, terme qui vient s'insérer entre deux autres néologismes parallèles, raznojazychie, hétéroglossie, ou diversité des langues, et raznogolosie, hétérophonie, ou diversité des voix (individuelles).»

Dans un texte écrit en 1934-1935 et publié sous le titre Le discours dans le roman, Mikhaïl Bakhtine (1895-1975) précise sa vision des forces centripètes s'exerçant sur le langage et accroissant son hétérologie (raznorechie), la diversité des langues ou hétéroglossie (raznojazychie), et enfin, la multiplicité des voix individuelles, c'est-à-dire la polyphonie ou hétérophonie (raznogolosie). Hétérophonie est une traduction plus exacte que polyphonie, parce que l'accent porte non sur la pluralité mais sur la différence.

«Dans la langue il ne reste aucun mot, aucune forme neutres, n'appartenant à personne: toute la langue s'avère être éparpillée, transpercée d'intentions, accentuée. Pour la conscience qui vit dans la langue, celle-ci n'est pas un système abstrait de formes normatives, mais une opinion hétérologique concrète sur le monde. Chaque mot sent la profession, le genre, le courant, le parti, l'œuvre particulière, l'homme particulier, la génération, l'âge, le jour et l'heure. Chaque mot sent le contexte et les contextes dans lesquels il a vécu sa vie sociale intense; tous les mots et toutes les formes sont habités par des intentions. Dans le mot, les harmoniques contextuelles sont inévitables.» (Bakhtine, Le discours dans le roman, trad. Todorov; cf. trad. Daria Olivier, Esthétique et théorie du roman, Paris , Gallimard, 1978, p. 114).

«La catégorie de langue commune est l'expression théorique des processus historiques d'unification et de centralisation linguistique, l'expression des forces centripètes du langage. La langue commune n'est pas donnée mais, en fait, toujours /91/ordonnée, et à tout instant de la vie du langage elle s'oppose à l'hétérologie réelle. Mais en même temps elle est parfaitement réelle en tant que force qui surmonte cette hétérologie, qui lui impose certaines limites, qui garantit un maximum de compréhension mutuelle et qui se cristallise dans l'unité réelle, quoique relative, de la langue parlée (quotidienne) et littéraire, de la langue "correcte".» (Bakhtine, Le discours dans le roman, trad. Todorov; cf. trad. Daria Olivier, dans Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, p. 95).

Les différents styles du discours dans un milieu social donné sont le produit d'une histoire sociale et culturelle, au cours de laquelle s'exercent tour à tour des forces centripètes, qui unifient la langue et la standardisent, et des forces centrifuges qui favorisent la polyphonie ou plus exactement l'hétérophonie: la diversité des voix sur la scène langagière. Les genres poétiques se développent suivant des forces centripètes, tandis que le roman et les genres littéraires en prose suivent des forces décentralisatrices et centrifuges.

Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, trad. Daria Olivier, Paris , Gallimard, 1978, p. 96:

«Pendant que la poésie résolvait, sur les sommets socio-idéologiques officiels, le problème de la centralisation culturelle, nationale, politique du monde verbal idéologique, — en bas, sur les tréteaux des baraques et des foires, résonnait le plurilinguisme du bouffon raillant tous les «langues» et dialectes, et se déroulait la littérature des fabliaux et des soties, des chansons des rues, des dictons et des anecdotes. Il n'y avait là aucun centre linguistique, mais on y jouait au jeu vivant des poètes, des savants, des moines, des chevaliers, tous les « langages » y étaient des masques, et aucun de leurs aspects n'était vrai et indiscutable.

Dans ces genres inférieurs, le plurilinguisme ne se présentait pas en tant que tel par rapport au langage littéraire reconnu /97/ (dans toutes les variantes des genres), mais était conçu comme son opposition. Il était, parodiquement et polémiquement, braqué contre les langages officiels de son temps.

Ce plurilinguisme dialogisé était ignoré par la philosophie du langage, la linguistique et la stylistique, nées et formées dans le courant des tendances centralisatrices de la vie du langage. La dialogisation ne pouvait leur être accessible, déterminée qu'elle était par le conflit des points de vue socio-linguistiques, non par celui (intralinguistique) des volontés individuelles ou des contradictions logiques. Du reste, même le dialogue intralinguistique (dramatique, rhétorique, scientifique et usuel) n'a guère été étudié linguistiquement et stylistiquement jusqu'à une époque récente. On peut même dire franchement que l'aspect dialogique du discours et tous les phénomènes qui lui sont liés, sont restés jusqu'à une époque récente, en dehors de l'horizon de la linguistique.»