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La forge et l'harmonie
De Pythagore à Tubalcain et Jubal

«(Pythagore) passa (...) par devant une forge ou il oy forgier sur une enclume de .iiij.(4) grans marteaulx qui faisoient ensemble divers acors mélodieux et playsans a oyr dont il se esmerveilla très grandement.» (in Les échecs amoureux moralisés d'Evrart de Conty, début 15e siècle).

En soupesant les quatre marteaux, Pythagore s'aperçut qu'ils pesaient respectivement 6, 8, 9 et 12 livres et en déduisit le fondement de l'harmonie. Les marteaux de 6 et 12 livres donnant une octave, soit un rapport de 2/1, la quinte est donnée par le rapport 3/2 des marteaux de 8 et 12 livres ou 9 et 6 livres, la quarte par les marteaux de 8 et 6 livres ou 9 et 12 livres soit un rapport de 4/3 et enfin l'unisson par le rapport 9/8. Plus ce rapport numérique est simple, et plus l'accord est harmonieux.

Dans les manuscrits chrétiens du Moyen Age, le personnage païen de Pythagore est remplacé, dans cette légende de l'invention de l'harmonie, par le personnage biblique de Jubal (le musicien) observant Tubalcain (le forgeron). Tubalcain, le premier forgeron, et Jubal, le créateur des premiers instruments de musique (cithare et flûte) qu'il confectionna en écoutant la forge de son frère, sont deux descendants de Caïn et remplacent Pythagore jugé trop païen.

Pythagore, ou ci-dessous Jubal, mesure les rapports harmoniques entre différents marteaux du forgeron et les transcrit dans le langage de la musique.

cythare

Deux légendes en latin enseignent respectivement en haut à gauche: Tubalcain inventor artis ferrarie, et en haut à droite: Jubal melodiae inventor. Jubal joue d'une cythare dans ses mains.

Source: Österreichische Nationalbibliothek, Wien
Cod. Nr. S.N. 2612, Folio 25 verso
Speculum humanae salvationis [The Mirror of Human Salvation], Austria 1350-1400

Cité par Kees Verduin (Leiden):
http://www.leidenuniv.nl/fsw/verduin/ghio/speculum.htm#SCALES
et repris sur un site italien dédié à Banchieri:
http://www.examenapium.it/banchieri/jubal/jubal.htm

Dans l'image ci-dessous, Tubalcain et ses compagnons font résonner sur l'enclume des marteaux de différentes masses tandis que Jubal transcrit les sons en écriture musicale.


forgerons

Source: National Library of Denmark and Copenhagen University Library
GKS 80 2º: Speculum humanae salvationis, 47 verso
Speculum humanae salvationis [The Mirror of Human Salvation], Germany, 1400-1450

http://www.kb.dk/permalink/2006/manus/219/eng/47+verso

Cité par Kees Verduin (Leiden):
http://www.leidenuniv.nl/fsw/verduin/ghio/speculum.htm#SCALES

Repris en exergue d'un remarquable article d'Elizabeth Eva Leach (Oxford)
sur la cognition distribuée dans l'art du chant au Moyen Age:
http://eeleach.wordpress.com/2010/05/23/forging-song-in-the-medieval-rehearsal-room/

According to the neo-Platonists the rational principles of music were discovered by chance one day when Pythagoras was passing a blacksmith's shop. The sound of the smiths' different hammers striking in alternate and regular succession seemed to give musical intervals. Asking the men to swap hammers allowed Pythagoras to rule out the variables of speed or force of striking. He then recorded the weights of the hammers, eventually concluding that harmonious tones are produced according to a proportion of the weights: 6:8:9:12.

This story was reported by over a dozen classical authors and transmitted to the Middle Ages principally through the writings of Macrobius and Boethius. Certain writers rejected Pythagoras' pagan discovery in favour of a biblical one by Jubal (sometimes called Tubal), whose brother Tubalcain was a blacksmith. Some writers combined both stories, reasoning that Jubal got there first and that Pythagoras was just a postdiluvian Johnny-come-lately, rediscovering principles that had once been known.

leach_nature_s_forge.pdf, p. 75