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Rousseau contre Rameau
Primauté de la mélodie sur l'harmonie

Michaël O'Dea,
Rousseau contre Rameau:
musique et nature dans les articles pour l'Encyclopédie et au-delà,
Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie,
n°17, 1994, pp.133–148.

Le passage ci-dessous porte sur
l'article Musique de l'Encyclopédie

Ecrit en 1749, publié en 1765

(143) «Certes, les instruments grecs étaient loin de la perfection des nôtres, mais leur forme rudimentaire n'était-elle pas liée au caractère de la musique de l'époque? La description de cette musique et de ses créateurs montre clairement de quel côté la véritable supériorité se trouve aux yeux de Rousseau: «Tout occupés de leur divine poésie, ils ne songeoient qu'à la bien exprimer par la musique vocale; ils n'estimoient l'instrumentale qu'autant qu'elle faisoit valoir l'autre; ils ne souffroient pas qu'elle la couvrit, & sans doute ils étoient bien éloignés du point dont je vois que nous approchons de ne faire servir les parties chantantes que d'accompagnement à la symphonie» (X, 900). Comme la plupart de ses contemporains, Rousseau accorde une priorité absolue à la voix; à la différence de la plupart d'entre eux il élaborera tout un système de pensée pour appuyer cette préférence.

L'article passe ensuite au contrepoint. Les Grecs n'avaient pas de musique à plusieurs parties, n'avaient donc pas d'harmonie au sens moderne du terme. Là encore, Rousseau fait semblant de prononcer pour les modernes «puisqu'il est certain que l'harmonie est le vrai fondement de la mélodie & de la modulation», mais il se lance ensuite dans une critique acerbe de l'opéra français moderne et de son «fracas d'accompagnemens qui étouffent la voix sans la soutenir». La comparaison avec les Italiens est introduite ensuite, et en même temps l'élément fondamental du désaccord qui oppose Rousseau à Rameau: «Jamais les plus beaux accords du monde n'intéresseront comme les inflexions touchantes & bien ménagées d'une belle voix; & quiconque réfléchira sans partialité sur ce qui le touche le plus dans une belle musique bien exécutée, sentira, quoi qu'on en puisse dire, que le véritable empire du cœur appartient à la mélodie». La pensée musicale de Rousseau sera toujours orientée vers ce qu'il appelle l'intérêt, c'est-à-dire l'affectivité. Que ce soit dans l' Encyclopédie ou dans l'Essai sur l'origine des langues, qu'il rédige une dizaine d'années plus tard, la musique est au fond la mélodie, et la mélodie est pour lui l'appel d'un cœur à un autre cœur humain. Dans une telle perspective l'harmonie ne saurait être qu'accessoire.»

Rousseau, Dictionnaire de musique, article Mélodie

Ecrit à partir de 1755, publié en 1767

«La Mélodie se rapporte à deux principes différens, selon la manière dont on la considère. Prise par les rapports des Sons et par les règles du Mode, elle a son principe dans l'Harmonie; puisque c'est une analyse harmonique qui donne les Degrés de la Gamme, les Cordes du Mode, et les loix de la Modulation, uniques élémens du Chant. Selon ce principe, toute la force de la Mélodie se borne à flatter l'oreille par des Sons agréables, comme on peut /885/ flatter la vue par d'agréables accords de couleurs: mais prise pour un art d'imitation par lequel on peut affecter l'esprit de diverses images, émouvoir le cœur de divers sentimens, exciter et calmer les passions; opérer, en un mot, des effets moraux qui passent l'empire immédiat des sens, il lui faut chercher un autre principe: car on ne voit aucune prise par laquelle la seule Harmonie, et tout ce qui vient d'elle puisse nous affecter ainsi.

Quel est ce second principe? Il est dans la Nature ainsi que le premier; mais pour l'y découvrir il faut une observation plus fine, quoique plus simple, et plus de sensibilité dans l'observateur. Ce principe est le même qui fait varier le Ton de la Voix, quand on parle, selon les choses qu'on dit et les mouvemens qu'on éprouve en les disant. C'est l'accent des Langues qui détermine la Mélodie de chaque nation; c'est l'accent qui fait qu'on parle en chantant, et qu'on parle avec plus ou moins d'énergie, selon que la Langue a plus ou moins d'Accent. Celle dont l'Accent est plus marqué doit donner une Mélodie plus vive et plus passionnée; celle qui n'a que peu ou point d'Accent ne peut avoir qu'une Mélodie languissante et froide, sans caractère et sans expression. Voilà les vrais principes; tant qu'on en sortira et qu'on voudra parler du pouvoir de la Musique sur le cœur humain, on parlera sans s'entendre; on ne saura ce qu'on dira.

Si la Musique ne peint que par la Mélodie, et tire d'elle toute sa force, il s'ensuit que toute Musique qui ne chante pas, quelque harmonieuse qu'elle puisse être, n'est point une Musique imitative, et ne pouvant ni toucher ni peindre avec ses beaux Accords, lasse bien-tôt les oreilles, et laisse toujours le cœur froid.»