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Consuelo
Entre Oratorio et Opéra

Françoise Escal, La musique est un roman: Consuelo de George Sand, Revue des Sciences Humaines, Tome LXXVI, Janvier-Mars 1987, pp.27–54.

(40) «La voix, pour Rousseau, c'est la possibilité même du cri au plus près des affects, ce sont les inflexions infimes, les «accents» du langage de la nature en-deçà de l'articulation, de cette langue-compassion qu'il oppose au langage conventionnel de communication, et qui fut la première langue des hommes: in illo tempore. Mais pour George Sand, la musique ainsi entendue est encore présente en nous et autour de nous: tous les peuples aujourd'hui encore ont une musique, sinon la même musique, et tous peuvent s'entendre et se comprendre par l'effet, le truchement de ce langage. C'est que Dieu nous a donné à tous un juge fin et délicat, l'oreille. L'oreille est sans contredit le plus sensible, le plus subtil, le plus spirituel de nos sens. C'est l'organe de l'âme: «Cette belle voix et cette belle musique ne me sortaient pas de l'âme et de l'oreille», soupire le bon chanoine (II, 125). […] C'est pourquoi le jeune Haydn déclare à Consuelo préférer l'oratorio à l'opéra: l'image est trompeuse, défectueuse, vaine, quand la musique, toute seule, peut nous entraîner dans des régions vraiment élevées:

Ce que tu me dis là, répondit Haydn, m'explique pourquoi, en sentant la nécessité d'écrire des opéras pour le théâtre [...], je me sens plus d'inspiration et d'espérance quand je pense à composer des oratorios. Là où les puérils artifices de la scène ne viennent pas donner un continuel démenti à la vérité du sentiment, dans ce cadre symphonique où tout est musique, où l'âme parle à l'âme par l'oreille et non par les yeux, il me semble que le compositeur peut développer toute son inspiration, et entraîner l'imagination d'un auditoire dans des régions vraiment élevées (II, 272).

Là où le peintre échoue à porter l'expression à son plus haut degré de spiritualisation et d'idéalisation, le musicien peut y réussir. Le visuel est d'observation. Il est rationnel et s'oppose au sensible affectif: auditif. L'audition de la musique s'accompagne d'un oubli et d'un vide qui nous conduisent à un état d'abandon proche de l'hypnose, de la transe, où toute résistance est supprimée, où ne résonne plus que le moi le plus intime, dans une privation sensorielle hormis la musique elle-même.»

La polarité entre la vue et l'ouïe prend alternativement la forme technique d'une concurrence entre l'oratorio et l'opéra et la forme philosophique d'une rivalité entre la raison et le sentiment.