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Récitatif, parlé-chanté

Sylvie Bouissou,
Vocabulaire de la musique baroque,
Paris, Minerve, 1996.

(9) Simultanément à la basse continue, est né le style récitatif dont les divergences stylistiques (recitativo semplice italien [récitatif simple sur basse continue] et récitatif français) ne l'ont pas dévoyé de sa mission première de mise en valeur d'un texte poétique, de sa sémantique et de ses affects. En adoptant la déclamation comme modèle, le récitatif a pris le plus grand soin des règles de la prosodie.

(173) Récitatif — Mode d'expression vocale proche de la déclamation utilisé dans les œuvres narratives (opéra, oratorio, cantate) auxquelles il doit sa naissance. En effet, toute action chantée a pour obligation de rapprocher au maximum «temps musical» et «temps verbal»; une structure musicale déterminée (air, aria, strophe, chanson, etc.) n'étant pas adaptée à un débit propre à la narration ou au dialogue, la création du récitatif syllabique, apte à faire avancer l'action, s'est imposée comme une nécessité.

Christophe Deshoulières,
L'Opéra baroque et la scène moderne,
Paris, Fayard, 2000.

(485) A la fois chanté et parlé (au contraire de la diction du vers tragique, qui cultiverait l'entre-deux, ni chanté, ni parlé), le récitatif est le moteur dramatique de l'opéra baroque, qu'il soit italien ou français. Elément premier (le dramma per musica des origines florentines, voué à la déclamation scandée et chantée, n'est rien d'autre qu'un long récitatif) et central de la définition musicologique de l'opéra baroque par rapport à l'utilisation dramatique de la basse continue, le récitatif [pris dans toutes ses dimensions, associe] les chanteurs, les musiciens du continuo, le directeur musical (doublé du responsable de l'établissement de la partition) et enfin, le metteur en scène.

Si à la scène, la performance purement vocale du bel canto peut se suffire à elle-même, dans le répertoire français, le lien du récitatif avec le théâtre est fondateur. De Lully à Rameau (puis de Gluck à Berlioz), la «claire et distincte» prononciation est essentielle.(*) Liée aux rythmes et aux hauteurs mélodiques de la partition, la déclamation doit s'attacher au doublement des consonnes, au détachement des syllabes comme à leur juste liaison (exactement /486/ comme un pianiste différencie staccato et legato), à l'accentuation interne des mots, au mouvement horizontal continu de la langue dans ses légères mais très expressives fluctuations verticales… Au départ, cela représente pour le chanteur un travail contraignant, qui redouble les difficultés de la seule interprétation dramatique. Mutatis mutandis, mettre en scène un opéra baroque italien, même envahi par les pauses musicales des airs de bel canto, passe aussi par la maîtrise théâtrale des scènes en stilo recitativo.

Il y a une «relation de concurrence […] entre la réalisation musicale du continuo, liée prioritairement aux récitatifs, et le travail de la mise en scène». En instrumentant les récitatifs, c'est-à-dire par exemple en soulignant telle ou telle phrase du récitatif avec le timbre d'une viole de gambe, le directeur musical impose une interprétation que le metteur en scène est obligé de suivre. Il y a conflit potentiel et nécessaire articulation entre le travail du chef d'orchestre et le travail du metteur en scène, autour du sens et de la place à donner aux récitatifs.

(*) Deshoulières, 480: «Musique de la langue et mise en scène du vers.— A l'opéra, le liant entre musique et théâtre s'exprime chez les chanteurs de la nouvelle école baroque française à travers une diction intelligible de notre langue classique.»