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Voix proférée et voix chantée

Helga Finter [Prof. de théâtre, Univ. de Gießen],
Corps proférés et corps chantés sur scène,
dans S. Badir & H. Parret, ed.,
Puissances de la voix. Corps sentant, corde sensible,
Limoges: Presses Univ. de Limoges, 2001, pp.173–188

(173) «Parmi les multiples fonctions de la voix de l’acteur au théâtre, il en est une fondamentale qui est longtemps restée inaperçue: la voix permet d’associer quasi naturellement le texte récité par un acteur à sa présence physique. Cette association automatique garantit l’effet de présence comme la vraisemblance du personnage joué sur scène. Le chevillement de l’entendu et du vu implique toutefois une conception du sujet qui le représente comme maître de sa parole. Cette conception, longtemps dominante, a été mise en cause sous l’influence du cinéma et des médias. Nombre de recherches scéniques concentrées sur la voix en témoignent aujourd’hui. Depuis les radiophonies d’Antonin Artaud, les expériences de voix sur scène s’opposent aux anciens modes d’incarnation, tenus pour révolus, en proposant de nouvelles conceptions du corps, en visant des hétérotopies [localisations exotiques], voire des utopies [localisations imaginaires] du sujet.

Dans le théâtre actuel, la voix est omniprésente. Retrait de la voix comme simple profération d’un texte, avancée de la voix-son, de la voix-bruit, du Sprechgesang déclamé, du chant, de la mélopée. Depuis quelques années, le théâtre paraît être hanté, si ce n’est par le fantôme de l’opéra, du moins par celui du théâtre musical. Le paradigme d’un théâtre de voix semble avoir remplacé celui d’un théâtre de parole et d’image. En questionnant ce phénomène à partir de la conception du corps qu’il propose et du rapport entre parole et voix ou entre texte et voix qu’il met en jeu, je voudrais tenir compte du fait qu’il ne s’agit pas /174/ simplement d’une nouvelle rhétorique du jeu mais d’un déplacement esthétique. Car voix proférée et voix chantée n’impliquent pas la même relation au corps. Si l’horizon de la voix proférée est celui d’un clivage entre corps et langage, celui de la voix chantée réfère plutôt à un corps utopique d’avant le langage, à un corps un mettant imaginairement en jeu le corps maternel.

Que la voix proférée soit mise en question n’est pas nouveau. La crise de la parole articulée est aussi celle du rapport au texte. Elle est annoncée sur les scènes dès la fin des années 60. A partir de cette époque, le théâtre expérimental, influencé par la poésie sonore et le théâtre musical contemporain, a exploré le son, le cri, le timbre et le bruit de la voix. Dans le même temps, la parole est réduite à un simple élément constitutif du spectacle, dans des recherches axées pour la plupart sur l’aspect visuel.»