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Evaluation chez William Labov
Dans un écrit de tchats étudié par Maud Verdier

Séminaire du 4 février 2016

Dans ce séminaire intitulé «Ecrire sa souffrance, écouter l'écrit», Maud Verdier présentait une recherche personnelle sur un corpus de conversations médiatisées et enregistrées sous la forme très originale d'un écrit de tchats.

Etude des messageries instantanées, dialogues en ligne ou tchats permettant l'échange instantané sur internet de messages textuels entre des appelants (des personnes en souffrance) et des répondants (bénévoles d'une association d'aide qui a fondé ce site internet d'assistance par tchat).

Ce corpus écrit de 300.000 mots se compose de conversations intégrales dont le texte n'a pas été retouché. Un écrit de tchat, enregistré pour être consulté et servir de ressource pour des vérifications ultérieures, est un texte en contexte (Silverstein). Le contexte est celui d'une situation d'interaction en coprésence, mais pas en face-à-face. Dans ces conversations médiatisées, les échanges sont quasi-synchrones, mais pas synchronisés comme ils le seraient dans un face-à-face. La situation se rapproche des conditions du face-à-face, et donc de l'oral, mais en même temps l'écrit permet des processus d'autoréparation par exemple, et de faire émerger des récits de soi. Le récit permet de mettre la souffrance à distance.

Cette recherche en cours et les échantillons présentés par Maud Verdier seront repris et publiés dans un autre cadre. Le présent compte rendu se limite aux lectures de Labov qui éclairaient ce séminaire. Maud Verdier utilisait en effet les travaux classiques de William Labov sur la transformation du vécu à travers la syntaxe narrative, en prenant pour point de départ sa définition du récit minimal:

«Ce qui caractérise le récit, c'est que les propositions y sont ordonnées temporellement, en sorte que toute inversion modifie l'ordre des événements tel qu'on peut l'interpréter: «J'ai tapé ce mec et il m'a tapé» au lieu de «ce mec m'a tapé et je l'ai tapé». Le récit ainsi défini, nous nommerons récit minimal toute suite de deux propositions temporellement ordonnées, si bien que l'inversion entraîne une modification de l'enchaînement des faits reconstitué au plan de l'interprétation sémantique. Autrement dit, les deux propositions sont unies (et séparées) par une jonction temporelle, et le récit minimal est celui qui ne contient qu'une seule jonction.»

William Labov, Le Parler ordinaire. La langue dans les ghettos noirs des Etats-Unis, Paris, Minuit, 1978 [traduction de Labov 1972. Language in the Inner City], Chapitre 9: La transformation du vécu à travers la syntaxe narrative, p.295.

Je citerai juste un détail des analyses de Maud Verdier qui illustrait cette définition. Souvent les appelants, dans ces tchats-accueil, donnaient des descriptions d'états de souffrance plutôt que des récits à strictement parler. Exemple: «[…] J'ai viré mon mec. EDF m'a coupé le jus pendant une semaine.[…]» On peut inverser les deux propositions sans modifier les événements. Ce n'est donc pas un récit, mais une description.

Le récit transforme la réalité, en fonction de la façon dont la personne se présente à travers le récit qu'elle donne, racontant les faits dans une perspective subjective en «juxtaposant, comme dit William Labov, événements réels et potentiels à travers l'emploi de prédicats irréalistes» (by a juxtaposition of real and potential events through the use of irrealist predicates). C'est l'une des règles ou composantes techniques du récit étudiées par Labov, qu'il appelle the differential evaluation of actions. Cette formule est intraduisible telle quelle, mais nous pourrions formuler cette règle de la syntaxe narrative en français en disant qu'il s'agit de placer les actions rapportées dans la perspective du narrateur.

William Labov, Uncovering the event structure of narrative [2001]

The overall framework for the study of narrative that I will use is given [below]. The italicized elements are familiar (Labov and Waletzky 1967, Labov 1972). I will be dealing here with aspects that are not so familiar, shown in bold type.

— The insertion of the narrative into the framework of conversational turn-taking by an abstract.
— The orientation of the listener to the time, place, actors and activity of the narrative.
— The temporal organization of the complicating action through the use of temporal juncture.
— The differential evaluation of actions by a juxtaposition of real and potential events through the use of irrealist predicates.
— The validation of the most reportable event by enhancing credibility through the use of objective witnesses.
— The assignment of praise or blame for the reportable events by the integration or polarization of participants.
— The explanation of the narrative through a chain of causal relations from the most reportable event to the orientation.
— The transformation of the narrative in the interests of the narrator through deletion of objective events and the insertion of subjective events,
— The termination of the narrative by returning the time frame to the present through the use of a coda.

Maud Verdier a centré sa lecture sur le second exemple pris par Labov dans cet article, le témoignage devant une Commission de Réconciliation en Afrique du sud d'un certain Van Dyk, afrikaner raciste convaincu de meurtre au cours d'un vol à main armée. Labov examine les procédés linguistiques utilisés par Van Dyk pour transformer les faits dans son récit de façon à minimiser son rôle. Il veut introduire sa propre perspective (the differential evaluation of action) tout en sachant que la réalité des faits est parfaitement connue des commissaires. La question de sa responsabilité est l'enjeu du récit: qui de lui ou de son complice nommé White a tué Mr Dubane?

Le découpage du récit est de Labov. [Entre crochets, ses commentaires les plus significatifs.]

p
At that stage I thought we should withdraw
because the operation was not going according to plan
and it was planned that
we would withdraw under those circumstances.

[p = perspective (evaluation). Van Dyk se présente comme modéré, pour charger White]

q
But at that stage Mr Dubane came around the corner,

r
saw Mrs Dubane lying on the ground

s
and fled down the path.

t
White shot at him,

u
he missed at him

v
and told me to shoot.
[Dans le récit, l'agent actif est White, excepté en w-x]

w
I then followed Mr Dubane down the road

x
and fired a shot at him.
[Labov se focalise sur x. Voir ci-dessous]

y
White came around

z
and passed me.

aa
At that stage Mr Dubane was lying on the ground,

bb
he then slit Mr Dubane's throat.
[bb = Van Dyk charge White et minimise son propre rôle]


L'agent actif est White:

The active agent who initiates events (t), (v) and (bb), entered as y, is White. White shot at Mr. Dubane, then told Van Wyk to shoot. The only action taken by Van Wyk in the narrative is (x), to fire at Mr. Dubane. Following this, White is again the active agent who slit Mr. Dubane's throat.

Une implicature selon Grice en x: and fired a shot at him

The expression fire at presupposes, on Gricean principles, that Van Wyk missed the target. If one asked the question, "Did you shoot him?" an answer might be, "I fired at him but missed." One would not expect "I fired at him and hit him", since firing at someone is a necessary and expected prerequisite to shooting someone. The use of fire at in (x) then would lead the listener to believe that White is completely responsible for the death of Mr. Dubane.

Il y a un transfert de responsabilité dans cette construction verbale ambiguë qui laisse place à plusieurs interprétations possibles, dont l'une serait qu'il a manqué Mr Dubane et ne l'a pas tué.

Enfin, allant plus loin encore, Van Dyk passe sous silence deux événements qui ont nécessairement eu lieu entre x et y dans la séquence causale des faits. Un récit complet serait:

x
and fired a shot at him.

x+1
I hit him

x+2
he fell

y
White came around

Pour effacer de son récit toute trace de ces deux événements, Van Dyk devrait soit supprimer le at dans fired at, soit mentir en ajoutant: I missed him. Mais ce mensonge, contredit par d'autres témoignages, ne tiendrait pas devant un tribunal. Faute de mieux, Van Dyk doit se contenter de faire jouer les seuls moyens à sa disposition pour introduire sa propre perspective (the differential evaluation of actions), à savoir le silence sur certains points du récit et l'emploi d'une implicature.

Cet emploi du concept d'evaluation, que Maud Verdier propose de traduire par perspective en français, est en continuité avec la définition qu'en donnaient Labov et Waletzky en 1967:

The evaluation of a narrative is defined by us as that part of the narrative that reveals the attitude of the narrator towards the narrative by emphasizing the relative importance of some narrative units as compared to others.

Mais si nous revenons à la section (p) du récit de Van Dyk ci-dessus, qui en est une excellente illustration, nous voyons l'élargissement ou l'assouplissement de cette règle de la syntaxe narrative qui ne met plus seulement l'accent sur certains modules (units) du récit comparés à d'autres, mais annonce, introduit, prépare aussi l'emploi de procédés stylistiques comme ici les implicatures.