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Incohérences du récit
Reportability and credibility selon Labov

Michel de Fornel au séminaire du 17 mars 2016

William Labov, The Language of Life and Death.
The Transformation of Experience in Oral Narrative
,
New York, Cambridge University Press, 2013.

William Labov met en cause les approches de la narrativité (par exemple celle de Galen Strawson) centrées sur les identités personnelles, autrement dit des protagonistes du récit ayant une identité narrative cohérente. Par principe de méthode et pour mettre à l'épreuve la concordance des événements racontés, il privilégie l'analyse des discordances.

Récits ou small stories aux limites de la cohérence où se donne à voir l'identité personnelle. Récits fragmentés, dont la fragmentation serait le reflet de la multiplicité des identités indexées à des contextes interactionnels différents. Récits conversationnels; ils ont des aspects de co-production entre plusieurs co-narrateurs actifs (Pratique narrative de type 2 selon Elinor Ochs).

Pour définir la mise en intrigue du récit (the plot), Labov (p.25) fait référence à la définition aristotélicienne de l'intrigue comme principe central de la tragédie. La tragédie est une succession d'événements (a sequence of events) que l'auteur à mis en ordre en arrangeant les péripéties suivant une relation de cause à effet (the arrangement of incidents in a clear cause-and-effect relationship), à la fois crédible et complexe dans la mesure où il y a des «coups de théâtre» (traduction française de la Poétique aux éditions du Seuil), bref, des discordances. C'est ce qu'on retrouve chez Labov. Les récits laboviens sont de petites tragédies; quelque chose arrive qui n'était pas attendu. Le récit suit une logique du vraisemblable et du nécessaire, mais quelque chose d'inattendu surgit. Pour Aristote dans la tragédie il s'agissait de rendre vraisemblable l'invraisemblable. Cette dialectique entre le vraisemblable et l'invraisemblable était essentielle à la tragédie.

Elle se traduit chez Labov en une dialectique entre la crédibilité du récit et la nécessité d'organiser le récit autour d'un événement extraordinaire, quasiment incroyable, qui rende l'histoire «digne d'être racontée» (reportable). Faute de reportability, le narrateur perd son auditoire.

"But the basic concept is clear and omnipresent: a narrative has to contain at least one reportable event" (p.22). "All narratives, including those dealing with the danger of death, will be organized around the most reportable event. The most reportable event may be defined as the one that is least likely to have occurred and has the greatest effect on the lives and life chances of the participants. It is what narrative is about" (p.23).

L'événement le plus digne d'être raconté, the most reportable event, qui est le pivot du récit, est donc le moins vraisemblable de tous et le plus inquiétant. Mais plus encore que digne d'être racontée, l'histoire doit être crédible.

"While narrative telling must satisfy the reportability requirement, a more complex principle dominates the construction of narratives of personal experience. It may be stated simply: credibility is inversely related to reportability" (p.22). "This inverse relationship between reportability and credibility provides the fundamental dynamic of narrative construction. The more reportable an event, the less credible. A narrative may fail the test of reportability and lose the attention (and respect) of the audience, but a highly reportable narrative may also fail the test of credibility, with equally serious effects on the status of the speaker. A narrator is, then, under a certain amount of pressure to produce a believable account. Believability does not depend on the listener's confidence in the honesty and good moral character of the narrator, but rather on the likelihood of the chain of events that led to the most reportable event and in particular the links of causality that connect them" (p.23).

L'art du récit tout entier est construit sur cette tension dynamique entre reportabilité et crédibilité.