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Valeur et limites du récit de soi
Michel de Fornel sur Ricœur et Strawson

Séminaire du 3 mars 2016

Prolongeant les analyses développées par Maud Verdier dans les séminaires précédents sur «Narrativité et expérience de la souffrance», Michel de Fornel approche la narrativité à partir d'une réflexion sur l'identité personnelle.

Ricœur, L'identité narrative

Michel de Fornel part de la lecture d'un texte classique de Paul Ricœur dans Temps et récit, Tome III. Le temps raconté (Paris, 1985), p. 355:

«Dire l'identité d'un individu ou d'une communauté, c'est répondre à la question: qui a fait telle action? qui en est l'agent, l'auteur? Il est d'abord répondu à cette question en nommant quelqu'un, c'est-à-dire en le désignant par un nom propre. Mais quel est le support de la permanence du nom propre? Qu'est-ce qui justifie qu'on tienne le sujet de l'action, ainsi désigné par son nom, pour le même tout au long d'une vie qui s'étire de la naissance à la mort? La réponse ne peut être que narrative. Répondre à la question «qui?», comme l'avait fortement dit Hannah Arendt, c'est raconter l'histoire d'une vie. L'histoire racontée dit le qui de l'action. L'identité du qui n'est donc elle-même qu'une identité narrative. Sans le secours de la narration, le problème de l'identité personnelle est en effet voué à une antinomie sans solution: ou bien l'on pose un sujet identique à lui-même dans la diversité de ses états, ou bien l'on tient, à la suite de Hume et de Nietzsche, que ce sujet identique n'est qu'une illusion substantialiste, dont l'élimination ne laisse apparaître qu'un pur divers de cognitions, d'émotions, de volitions. Le dilemme disparaît si, à l'identité comprise au sens d'un même (idem), on substitue l'identité comprise au sens d'un soi-même (ipse); la différence entre idem et ipse n'est autre que la différence entre une identité substantielle ou formelle et l'identité narrative.»

Le récit est donc un dispositif de transfert des actions aux personnages, de transfert des événements au Je qui les a vécus. Ce faisant, le récit de soi donne une dimension éthique à l'expérience vécue. Je ne peux pas donner de qualification éthique à ma vie sans en rassembler les événements dans un récit. Pas de sens moral sans récit.

Strawson, Contre la narrativité

Galen Strawson s'oppose frontalement à ce narrativisme.

Galen Stawson, Against Narrativity, Ratio (new series) XVII.4, December 2004: 428–452.
Traduction française sur fabula.org:
http://www.fabula.org/lht/9/ strawson.html

Pourquoi, s'étonne Strawson citant Ricœur, devrait-on «donner à sa propre vie, prise dans son entier, une qualification éthique»? Pourquoi diable, pris dans la variété de l’existence, devrait-on penser qu’il est essentiel de se comporter ainsi? Strawson dénonce à la fois la thèse de la narrativité psychologique ou descriptive selon laquelle le récit, comme quête de cohérence et d'intelligibilité, serait le support de notre identité personnelle (human beings typically see or live or experience their lives as a narrative or story of some sort), et la thèse de la narrativité éthique ou normative selon laquelle il faudrait mener ou concevoir sa vie comme un récit pour vivre bien (a richly Narrative outlook is essential to a well-lived life, to true or full personhood). Il se borne à distinguer deux formes de personnalité, la personnalité diachronique (dans laquelle le retour au passé est réflexif) et la personnalité épisodique (dans laquelle le passé est présent sous forme de routines et de dispositions).

La question de la mémoire est ici centrale et Strawson ne voit pas la tension intérieure à la mémoire entre des souvenirs tantôt concordants et tantôt discordants.

La mémoire souvenir n'est pas nécessaire pour agir dans le présent, c'est la mémoire habitude qui est nécessaire. Par contre, il faut mobiliser la mémoire souvenir pour faire son examen de conscience dans la mesure où l'examen de conscience implique la continuité de soi-même dans le passé; la mémoire souvenir est nécessaire pour dresser le bilan de sa vie. Or dans la mémoire souvenir (l'activité de remémoration), les événements entrent alternativement en concordance et en discordance. La concordance des événements produit «l'identité narrative» (telle que Ricœur la définissait). La discordance des événements justifie la «pratique narrative de type 2» (telle qu'Elinor Ochs la définissait). Cette dialectique entre concordance et discordance des événements manque chez Strawson, qui ne retient que la concordance. La mise en récit de soi est donc toujours pour lui une fiction fallacieuse et dangereuse. Rien ne justifie cette conclusion.

Nous devons au contraire tenir ensemble les deux bouts de la chaîne et respecter la dialectique entre concordance et discordance des souvenirs, autrement dit, la dialectique entre les récits privilégiant l'identité narrative du sujet de l'expérience vécue et les pratiques narratives privilégiant la dimension de discordance.