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Les modalités narratives

Séminaire du 18 février 2016

Quelle place occupe la modalité narrative pour un être en état de mal-être ou de souffrance? Quelles sont les modalités d'émergence des récits dans le discours des personnes souffrantes?

Poursuivant l'analyse entreprise dans le séminaire précédent, «Ecrire sa souffrance, écouter l'écrit», Maud Verdier reprend les thèses de William Labov (2001) sur les récits d'expérience personnelle présentées le 4 février et développe une critique formulée par Elinor Ochs dans un précieux chapitre du Blackwell Companion to Linguistic Anthropology (2004) intitulé Narrative Lessons.

Je gloserai ou citerai ce texte de Ochs dans la traduction française: Elinor Ochs, Ce que les récits nous apprennent, Semen, 37 (2014): 17–44 [en ligne sur revues.org].

Labov montrait de façon convaincante que le récit transforme l'expérience. Mais pour Ochs, il existe une pluralité de pratiques narratives, là où Labov n'en voyait qu'une seule. A tout le moins existe-t-il deux grandes catégories de pratiques narratives. Les expériences personnelles peuvent être racontées soit sous la forme d'un récit cohérent avec un début, un milieu et une fin, soit comme un épisode énigmatique. De plus, les récits d'expérience personnelle sont dialogiques, co-racontés et même co-construits par ceux qui y prennent part. Les récits oraux d'expérience personnelle ne sont que rarement narrés en l'absence d'autres interlocuteurs. Les récits cohérents (catégorie 1) peuvent ne mobiliser qu'un seul narrateur actif (one active primary teller), tandis que les récits énigmatiques (catégorie 2) impliquent plusieurs co-narrateurs actifs (multiple active co-tellers). La pratique narrative qui penche du côté de la cohérence a plus de chances d'être accaparée par un narrateur principal actif, tandis que la pratique narrative qui passe par un questionnement ouvert implique généralement la participation active de plusieurs narrateurs qui composent le récit d'expérience personnel de manière collaborative.

Leçon 6: «La recherche d'une logique d'événement cohérente [catégorie 1] et la recherche d'une expérience authentique [catégorie 2] influencent de manières différentes les pratiques narratives» (Pursuit of a coherent logic of events and pursuit of authenticity of experience differentially influence the shaping of narrative practices).

Leçon 7: L'erreur de Labov comme de la plupart des chercheurs est d'ignorer les pratiques narratives qui ne se présentent pas comme telles. Ils considèrent que les récits d'expérience personnelle se limitent aux récits cohérents (Narrative Practice 1), au détriment de l'activité narrative qui invite les interlocuteurs à construire de manière dialogique des cadres d'interprétation d'événements énigmatiques (Narrative Practice 2).

Leçon 8: Les compétences des narrateurs (narrative competence) ne sont pas les mêmes. La pratique des récits cohérents implique une aptitude à construire une suite logique d'événements, tandis que la pratique des récits énigmatiques implique une aptitude à questionner et mettre en question (competence to probe, challenge, revise a logic of events).

Dans la Leçon 10, Ochs invoque l'autorité de Milan Kundera (Les testaments trahis):

«Comme le note Milan Kundera, les êtres humains traversent leur vie dans un brouillard. Les récits d'expérience personnelle sont un moyen pour nous de revenir sur une expérience et de lui donner une forme autobiographique. Ces récits nous permettent de réconcilier la manière dont nous (et les autres) nous sommes comportés dans le passé, avec la manière dont nous nous projetons (et les autres) dans un avenir en attente de se réaliser, en nous appuyant sur une conscience de notre personne ancrée dans le présent. En d'autres termes, raconter des expériences permet de créer un sentiment de continuité pour notre personne.»

Ochs ne pouvait pas connaître le texte de Galen Strawson, Against Narrativity, que nous étudierons au prochain séminaire. Sa lecture et la distinction que fait Strawson entre une approche empirique et une approche normative des récits de soi lui auraient évité de tomber dans la contradiction. Alors que son analyse jusqu'à la Leçon 9 incluse situe Ochs du côté de l'approche empirique, puisqu'elle distingue constamment entre une aptitude au questionnement (récits épisodiques) et une aptitude à normaliser l'expérience personnelle (récits cohérents), dans la Leçon 10 elle bascule dans l'approche inverse en affirmant dogmatiquement que: «Lorsque des narrateurs ont recours à la Pratique Narrative 2 [récits épisodiques], ils doutent d'eux-mêmes, mais cette incertitude s'accompagne d'une conscience de soi accrue qui, universellement, [sic] sert de tremplin vers une transformation de soi.», autrement dit, que tout récit de soi a une valeur normative, même pour les personnalités épisodiques, ce que Strawson, nous le verrons, dément formellement.

Tous les textes sont disponibles dans la Bibliothèque Tessitures

Arts de parole et performance > Récit de soi