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Rêverie inaugurale dans le Rāmāyaṇa
Récits en abyme, pluralité des mondes et métaphore du myrobolan

Jeudi 12 décembre 2013

Le Mahābhārata suit un principe de narrativité générative (upakhyāna); mille et une histoires s'appellent et s'engendrent les unes les autres. Le Rāmāyaṇa suit un autre principe de construction; c'est l'écriture d'un poème monnayant en mille et un récits une rêverie inaugurale qui les impliquait tous en germe. Vālmīki, plongé dans la méditation, voit «comme un myrobolan dans la paume de la main» le microcosme composé de l'intégralité des épisodes de l'épopée. Il va par l'écriture développer ce noyau — cette vision, cette rêverie — en 24.000 distiques. Les premiers chapitres de l'épopée mettent en évidence cette structure en implication des récits les uns dans les autres.

Dans les quatre premiers chapitres de l'épopée, je ne compte pas moins de cinq récitations du Rāmāyaṇa imbriquées les unes dans les autres et mêlées de trois épisodes adventices. Les extraits sont empruntés à la traduction Peterfalvi-Biardeau dans la Pléiade. Etudiant ainsi l'enchâssement de récits dans des récits, je me sers d'indentations pour repérer visuellement les imbrications.

Il s'agit des premiers versets du Rāmāyaṇa repris des premières pages (Chant 1, chapitres 1 à 4), ramayana_1.1–4.pdf, téléchargeables dans Ganapati > Epics and narrative > Rāmāyaṇa

La récitation cruciale, qui est de l'ordre de la «méditation», de la «vision» — ces deux mots sont dans le texte — ou plus exactement de la rêverie comme parcours instantané par la pensée de la pluralité des épisodes de la geste de Rama, est la seconde récitation ci-dessous, dans laquelle Valmiki se récite à lui-même l'histoire avant de la coucher dans un texte poétique de 24.000 distiques. A la première récitation qui est Révélation succèdent la seconde récitation qui est Rêverie puis la troisième récitation qui est Poème…

Edgard Quinet, dans «De la religion indienne dans ses rapports avec la poésie épique», Chapitre III de Du génie des religions (1842), a lumineusement expliqué la valeur cruciale de cette vision ou rêverie inaugurale:

«Après que Valmiki a reçu ainsi l'ordre du ciel, ne pensez pas qu'il se jette soudainement au milieu des événemens de son poème. Le génie de l'Orient ne procède pas avec cette impatience. Avant que l'action commence, il faut encore assis- /183/ ter à l'une des scènes qui peignent le mieux la nature contemplative de l'Homère indien. Troublé par l'inspiration qui s'approche, accablé du fardeau de sa pensée, le poète s'assied au pied d'un arbre séculaire. Là il rêve aux vertus, à la noblesse, à la beauté de son héros, et cette méditation est le sujet de son premier chant. Vous voyez ainsi par avance le plan entier de son poème se dérouler au fond de sa pensée. Il aperçoit, dit-il, dans son esprit tout le sujet de l'histoire de Rama, aussi distinctement qu'un fruit du dattier dans le creux de sa main. Il mesure lentement dans son intelligence l'étendue de ce poème, océan merveilleux rempli de toutes les perles des Védas. Cette scène, qui suit de près celle de l'apparition du dieu, donne au début du Ramayana un caractère de contemplation et d'extase qui répond à tout ce que nous savons de la religion et des habitudes d'esprit du peuple indien. Le poète voit des yeux de sa pensée son œuvre plus parfaite assurément qu'il ne la fera jamais: n'est-ce pas là, en effet, le moment le plus beau de tout ouvrage humain? Combien Homère est loin encore de cette idée! Il est aussi impatient que le génie de l'Occident. Dès les premiers mots, il se précipite sur son sujet, comme un aigle de l'Olympe qui s'abat sur un troupeau, tandis que Valmiki plane d'abord dans la plus haute nue avant de descendre à la réalisation de son dessein. Long-temps [Valmiki] contemple /183/ l'idéal des événemens et des choses qu'il décrira plus tard; création intérieure de figures que personne ne verra, d'harmonies que nulle oreille mortelle n'entendra; genèse des formes impalpables, beautés, sommets inaccessibles, parfums non respires , lumière, strophes, voix dont le poème ne sera que l'écho ou l'ombre atténuée! Nous-mêmes nous admirons dans les œuvres des poètes et des sculpteurs les personnages et les figures qu'ils ont créés. Que serait-ce donc si nous pouvions entrevoir ces images, ces êtres moraux, non point tels qu'ils ont été imparfaitement réalisés par des instrumens incomplets, le ciseau, le pinceau, les langues humaines, mais tels qu'ils ont apparu, dans leur nudité idéale, à l'esprit de leurs auteurs! Il n'est point d'artiste qui n'éprouve une douleur sincère en comparant à l'œuvre qu'il a rêvée celle qu'il a exécutée, et c'est la différence de ce modèle intérieur et du plan réalisé qui sert de préambule au Ramayana.»

quinet_religion_indienne_poesie_epique.pdf

Edgar Quinet [1803-1875], Du génie des religions, Paris, 1842, Chapitre III «De la religion indienne dans ses rapports avec la poésie épique». Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.


1

L'ascète Valmiki interrogea Narada, ce sage éminent voué aux austérités et à la récitation des Veda, cet excellent connaisseur de la parole: « Qui donc est à présent en ce monde vertueux et vaillant, connaît le dharma et reconnaît les bienfaits, dit la vérité, est ferme dans ses observances, a une conduite pure et fait le bien de toutes les créatures […]. Toi, grand rsi, tu dois connaître un tel homme!» Ayant entendu ces paroles de Valmiki, Narada, le connaisseur des Trois Mondes, l'invita à écouter et, tout réjoui, lui fit ce récit.

1.1 (Première récitation qui est une révélation)

Nombreuses et difficiles à acquérir sont les vertus que tu as mentionnées, ô sage, je sais quel est l'homme qui les possède. Ecoute, je vais te le dire. Il est issu de la dynastie d'Iksvaku et s'appelle Rama […]

A ce fils aîné qu'il aimait, à ce Rama doué de toutes les qualités, vaillant, pourvu des plus hautes vertus, apte à assurer le bonheur des sujets, le roi Dasaratha, plein de joie, voulut conférer la qualité de prince héritier […]

[Suit une histoire condensée ou synopsis du Rāmāyaṇa]

Celui qui récite cette sainte histoire de Rama, purificatrice des fautes, sainte à l'égale des Veda, est délivré de tous ses péchés. Par ce récit bénéfique du Rāmāyaṇa, le narrateur goûte après sa mort les délices du paradis avec ses fils, ses petits-fils et ses serviteurs. […]

2 (Premier épisode adventice)

Après avoir écouté le récit de Narada, le vertueux Valmiki versé dans l'art de la parole rendit hommage avec ses disciples au grand sage. Dûment honoré, le rsi divin Narada prit congé puis disparut dans l'espace. Quand Narada eut regagné le monde divin, le sage Valmiki s'en alla aussitôt sur les bords de la Tamasa […]

[La rivière Tamsa est un affluent du Gange coulant dans le Madhya Pradesh et l'Uttar Pradesh]

[Il] dit à son disciple qui se tenait à ses côtés: «Vois, Bharadvaja, comme ce lieu saint a des eaux claires et agréables; elles sont paisibles comme le cœur d'un homme de bien. Apporte-moi une cruche, mon enfant, et donne-moi mon habit d'écorce. Je vais me baigner ici même […]

2.1

Le sage aux sens domptés prit celui-ci des mains de son disciple et marcha dans la grande forêt, portant ses regards de tous côtés. Le bienheureux y aperçut un couple inséparable de krauñca [des grues Sarus] au doux chant qui s'ébattaient sans méfiance non loin de là. Alors, sous ses yeux, un Nisada hostile et résolu au péché tua le mâle de ce couple. […]

«Nisada, puisses-tu ne jamais trouver de foyer pendant de longues années puisque tu as tué ce sarus qui se livrait à l'amour!»

À ces mots, il sonda son cœur et pensa: «Qu'ai-je donc prononcé là sous le coup du chagrin que m'a causé cet oiseau?» En y réfléchissant, cet homme de profonde sagesse, cet éminent ascète, fit cette remarque à son disciple: «Ces mots qui ont surgi de moi sont divisés en quatre hémistiches aux syllabes régulières qui ont le rythme d'un instrument de musique. Puisque je les ai prononcés dans mon chagrin, cette forme versifiée portera le nom de śloka et nul autre.»

[Etymologie imaginaire faisant dériver śloka «distique» de śoka «chagrin».]

Valmiki, ce connaisseur du dharma, rentra avec son disciple dans son ermitage.

3 (Second épisode adventice)

Il s'assit et parla d'autre chose, toujours plongé dans ses pensées. Alors, Brahma, le dieu aux quatre visages, le créateur des mondes qui tire sa puissance de lui-même, ce dieu à l'immense éclat, vint trouver le taureau des ascètes. A sa vue, Valmïki se leva brusquement, s'arrêtant de parler, joignit pieusement les mains et se tint là, frappé d'étonnement. Il rendit hommage au dieu […]

3.1

Lorsque l'Aïeul des mondes en personne se fut assis, Valmiki, l'esprit occupé de ce qui s'était passé, se mit à songer: « Quel crime a commis là ce pervers au cœur plein de haine qui a tué sans raison ce courlis au chant si doux!» Tandis qu'il songeait encore avec pitié à la femelle du courlis, il chanta de nouveau le distique et se replongea dans ses tristes pensées.

Alors, Brahma dit en souriant à l'éminent ascète: «Ce que tu as composé là est sans nul doute un distique. C'est par ma volonté, brâhmane, que cette éloquence t'est venue, meilleur des rsi, et tu vas raconter tous les exploits de Rama en ce monde où vit le vertueux, le bienheureux, le sage Rama. [Composition en abyme et métalepse narrative.] Relate comme tu les as appris de Narada les faits et gestes de ce sage, ce qu'il a fait en secret ou publiquement, toutes les actions cachées ou visibles de Rama et de Saumitri, des raksasa et de Vaidehi.

Même ce qui t'est inconnu te sera entièrement connu [par une vision, une rêverie comme instrument de connaissance métaphysique], il n'y aura aucune parole fausse dans ton poème. Compose en distiques la sainte histoire de Rama qui charme le cœur. Tant qu'il y aura sur terre des montagnes et des rivières, l'histoire du Rāmāyaṇa circulera dans les mondes.

4 (Seconde récitation qui est une vision ou rêverie)

À ces mots, le bienheureux Brahma disparut, à la grande surprise de l'ascète fortuné et de son disciple. Alors, tous les disciples emplis de joie chantèrent à plusieurs reprises le distique et ils dirent, pleins d'admiration: «Ce chagrin que le grand rsi a chanté en quatre hémistiches aux syllabes régulières, à force d'être répété, est devenu le distique par excellence!»

Le grand rsi, absorbé dans la méditation, eut l'idée de composer tout le poème du Rāmāyaṇa en vers pareillement cadencés. Le glorieux ascète à la noble allure, en des centaines de distiques aux syllabes régulières, avec de ravissantes paroles qui exprimaient ces hauts faits, composa cette geste de l'illustre Rama qui lui conféra la gloire. Ecoutez l'histoire du plus célèbre des Raghu et du meurtre de son ennemi à dix têtes que l'ascète chanta en respectant les règles des composés, de l'euphonie et de l'accord, en phrases régulières, mélodieuses, au sens parfaitement clair.

[Valmiki se récite mentalement l'histoire à lui-même]

Après avoir entendu en entier ce récit bénéfique plein de dharma et d'artha, Valmïki voulut donc raconter à son tour l'histoire du sage Rama. L'ascète toucha de l'eau puis, les mains jointes, assis sur des brins d'herbe darbha aux pointes dirigées vers l'est, il chercha à atteindre son but selon son dharma. Tout ce qui était réellement arrivé à Rama, à Laksmana, à Sita, au roi Dasaratha, à ses épouses et à son royaume, leurs joies, leurs paroles, leurs voyages, tous leurs gestes, il vit tout, par la force de son dharma, comme cela s'était passé. Il eut la vision de tout ce qui était arrivé à Rama lorsque, fidèle à ses engagements, il parcourait la forêt en compagnie de son frère et de sa femme. Le vertueux Valmïki, pendant qu'il se livrait au yoga vit tout ce qui leur était arrivé jusque-là aussi clairement qu'un myrobolan dans sa main. Après avoir vu dans leur réalité, grâce à son dharma, tous ces événements, ce grand esprit fut prêt à relater l'histoire entière de l'aimable Rama.

4.1 (Troisième récitation qui est une composition poétique)

[Il] la composa telle qu'elle lui avait été racontée par le grand Narada…

[Deuxième histoire condensée ou synopsis du Rāmāyaṇa]

Le bienheureux rsi Valmiki raconta donc l'histoire entière de Rama, ce roi accompli, en vers merveilleux et pleins de sens; il récita les vingt-quatre mille distiques qu'il divisa en cinq cents chapitres répartis en six chants et un chant supplémentaire.

5 (Troisième épisode adventice)

Lorsque cet excellent sage au grand discernement eut composé le poème, comportant le chant supplémentaire et les événements futurs, il se demanda qui pourrait le chanter. Tandis que le grand rsi, absorbé dans ses pensées, réfléchissait à cela, Kusa et Lava [les fils de Rama], vêtus en ascète, se prosternèrent à ses pieds. Il regarda alors ces deux connaisseurs du dharma, ces glorieux frères princiers à la belle voix qui séjournaient dans son ermitage. A la vue de ces deux sages déjà instruits dans les Veda, le puissant ascète les prit comme disciples afin qu'ils les comprissent encore mieux et leur fit apprendre pour cela tout le poème du Rāmāyaṇa

Ayant appris par cœur tout le poème, cet excellent récit plein de vertus, les deux princes irréprochables qui en connaissaient la teneur véritable le chantaient avec recueillement, comme on le leur avait enseigné, quand ils rencontraient des rsi, des brâhmanes et de saints hommes.

5.1 (Quatrième récitation qui est la performance des artistes, des bardes)

Un jour que de vénérables rsi s'étaient réunis, ces deux frères comblés par la Fortune, marqués de tous les signes favorables, chantèrent le poème côte à côte au milieu de l'assemblée. En les écoutant, tous les sages, au comble de l'émerveillement, les yeux baignés de larmes, s'écrièrent: «Parfait! Parfait!»…

6 (Cinquième récitation qui est l'épopée en abyme dans l'épopée)

Félicités partout, les deux chanteurs se trouvaient un jour à Ayodhya. Le frère aîné de Bharata [Rama] les aperçut sur les grandes rues et les avenues royales. Rama, l'exterminateur des ennemis, conduisit les frères Kusa et Lava [ses fils] à son palais où il leur rendit hommage…

[Rama retrouve ses fils et les invite à chanter la geste de Rama.
Circularité, composition en abyme et métalepse narrative]

Sur son invitation, ils se mirent à chanter d'une voix douce et passionnée en prolongeant les modulations suivant leur inspiration, comme des instruments à cordes et à percussion, et en détachant clairement le sens. Ce chant qui charmait l'oreille réjouissait le corps, l'esprit et le cœur de chacun; l'assemblée était toute à la joie de les écouter. «Ces deux ascètes marqués de signes royaux, dit Rama, sont deux bardes aux grandes austérités. On dit que mon histoire apporte la prospérité car elle a une grande puissance: écoutez-la.» Stimulés par les paroles de Rama, les deux frères se mirent à chanter, suivant avec succès les règles de la langue savante. Rama, entouré de l'assemblée, sentit peu à peu revenir dans son cœur le désir de vivre [qu'il avait perdu à la mort de Sita, reprise par la Terre, à la fin de l'épopée].


Comme un myrobolan dans la paume de la main

Le myrobolan emblique, une espèce de prune dont le nom sanskrit le plus courant est āmalaka et le nom latin Emblica officinalis, est souvent évoqué, dans la littérature philosophique hindoue et bouddhique, comme un symbole du pouvoir créateur de la pensée qui, dans la méditation, peut se saisir de la pluralité des mondes comme on se saisit d'un myrobolan dans la paume de la main. L'image de ce fruit dans la paume de la main est dotée d'une force illocutoire et suscite, dans les dialogues philosophiques, la cristallisation de l'intuition par laquelle des choses invisibles se matérialisent à nos yeux karāmalakavat sākṣāt, «directement [à nos propres yeux] comme un myrobolan dans [le creux de] la main».

Description précise de la rêverie de Vālmīki

Entre méditation et vision.

Rāmāyaṇa 1.3.1–9

ramayana

1

śrutvā vastu samagraṃ tad dharmārthasahitaṃ hitam /

vyaktam anveṣate bhūyo yad vṛttaṃ tasya dhīmataḥ //

Après avoir écouté jusqu'à la fin (samagraṃ) cette histoire (vastu)
bénéfique (hitam), pleine des enjeux (artha) du Dharma,

qui était arrivée (yad vṛttam) à ce sage ( tasya dhīmataḥ) [Rāma],
[Vālmīki] cherche à l'avoir (anveṣate) plus (bhūyas) détaillée (vyaktam).

2

upaspṛśyodakaṃ samyaṅmuniḥ sthitvā kṛtāñjaliḥ /

prācīnāgreṣu darbheṣu dharmeṇānveṣate gatim //

L'ascète touche de l'eau [ablutions] selon la règle (samyak) et
assis, les mains jointes,

sur des brins d'herbe darbha aux pointes dirigées vers l'est,
il cherche à atteindre (anveṣate) son but (gati) grâce à son dharma (dharmeṇa, instr.).

3

rāmalakṣmaṇasītābhī rājñā daśarathena ca /

sabhāryeṇa sarāṣṭreṇa yat prāptaṃ tatra tattvataḥ //

Ce qui (yat) était réellement (tattvatas) arrivé (prāptam)
à Rāma, Lakṣmaṇa et Sītā,

et au roi Daśaratha,
à ses épouses et à son royaume,

4

hasitaṃ bhāṣitaṃ caiva gatiryāvacca ceṣṭitam /

tat sarve dharmavīryeṇa yathāvat samprapaśyati //

leurs rires (hasita), leurs paroles (bhāṣita),
leurs allers et venues (gati) et leurs gestes (ceṣṭita) quels qu'ils fussent (yāvad),

tout cela (tat sarvam) par la force de son dharma (dharmavīryeṇa),
il le voit parfaitement (samprapaśyati) comme cela s'était passé (yathāvat).

5

strītṛtīyena ca tathā yat prāptaṃ caratā vane /

satyasaṃdhena rāmeṇa tat sarvaṃ cānvavaikṣata //

Ce qui (yat) était arrivé (prāptam) [à Rāma] se déplaçant (carant > instr. caratā)
dans la forêt (vane) avec son épouse et le troisième [Lakṣmaṇa],

à Rāma (rāmeṇa), fidèle à ses engagements (satya-saṃdha),
tout cela [Vālmīki] en a la vision (anv-avaikṣata < anv-av-EKṢ- inspecter, regarder).

6

tataḥ paśyati dharmātmā tat sarvaṃ yogam āsthitaḥ /

purā yat tatra nirvṛttaṃ pāṇāv āmalakaṃ yathā //

Là (tatas), il voit (paśyati), ce parangon de dharma (dharmātman),
tout cela (tat sarvam), [alors qu'il est] plongé (asthita) dans la méditation (yoga),

tout ce qui (yat) était survenu (nirvṛttam) auparavant (purā),
comme un myrobolan (āmalakaṃ yathā) dans la main (pāṇi > loc. pāṇau).

7

tat sarvaṃ tattvato dṛṣṭvā dharmeṇa sa mahāmatiḥ /

abhirāmasya rāmasya tat sarvaṃ kartum udyataḥ //

Ayant vu (dṛṣṭvā) tous ces événements (tat sarvam) dans leur réalité (tattvatas),
ce grand esprit (sa mahāmatiḥ), grâce à son dharma (dharmeṇa),

fut prêt (udyata < ud-YAM- entreprendre) à composer (kartum > KṚ-) [le récit de]
tout ce (tat sarvam) [qu'avait vécu] Rāma le abhirāma (allitération: l'aimable Rāma).

8

kāmārthaguṇasaṃyuktaṃ dharmārthaguṇavistaram /

samudram iva ratnāḍhyaṃ sarvaśrutimanoharam //

[Cette histoire, caritam]

Qui s'accorde (°saṃyukta) aux qualités et aux enjeux du Kāma et
qui traite en détail (°vistara) des qualités et des enjeux du Dharma,

comme un océan plein de pierres précieuses (ratnāḍhya),
qui charme toutes les oreilles (la śruti de tous),

9

sa yathā kathitaṃ pūrve nāradena mahotmanā /

raghuvaṃśasya caritaṃ cakāra bhagavān muniḥ //

Telle qu'elle lui avait été racontée (yathā kathitam) auparavant (pūrve)
par le grand (mahātmā) Nārada,

[voilà] l'histoire (carita) de la lignée de Raghu (raghuvaṃśa)
[que] composa (cakāra, parfait de < KṚ-) ce bienheureux ascète (sa… bhagavān muniḥ).


Noter dans cette lecture

l'ambiguïté de vastu (premier vers) et de tat sarvam, constamment répété, qui désigne indistinctement les choses vécues et les paroles qui révèlent et racontent ces choses;

les répétitions du verbe voir, PAŚ-;

le sens du mot dharma qui, quand il ne désigne pas le Dharma, désigne ici les pouvoirs yoguiques du sage;

les mots yoga «méditation» et anv-av-EKṢ- «avoir la vision de»;

la difficulté de traduire artha dans dharmārtha, l'option que j'ai prise et la hiérarchie que je crois lire explicitement formulée entre Kāma et Dharma;

enfin, le présent de l'indicatif (dans paśyati et de nombreux autres verbes) qu'on traduit traditionnellement, peut-être à tort, par un passé simple, alors que le présent précisément renforce la tonalité de rêverie dans laquelle nous sommes plongés avec Vālmīki.