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Dell Hymes, measured verse
La découverte de la scansion du récit

Séminaire du 3 décembre 2015

Dell Hymes rapporte dans In vain I tried to tell you une découverte qui le conduisit à retraduire non seulement les récits qu'il avait pris comme exemples en 1975 mais l'oraison (oratory) de Philip Kahclamet que nous avons étudiée. Oraison et récits ne se composaient pas de phrases mais de vers, ou du moins d'arrangements en forme de scansions (measured verse).

Cf. In vain, Chap.9 (Discovering Oral Performance and Measured Verse), p.309 [Première publication en 1977]:

I should like to discuss a discovery which may have widespread relevance. The narratives of the Chinookan peoples of Oregon and Washington can be shown to be organized in terms of lines, verses, stanzas, scenes, and what one may call acts. A set of discourse features differentiates narratives into verses. Within these verses, lines are differentiated, commonly by distinct verbs. (Sometimes items in a catalog, expressions in a song, and the like serve to differentiate lines.) The verses themselves are grouped, commonly in threes and fives. These groupings constitute "stanzas" and, where elaboration of stanzas is such as to require a distinction, "scenes." In extended narratives, scenes themselves are organized in terms of a series of "acts."

Dans un texte de 1999 sur Boas repris au début de Now I Know Only So Far, dans lequel est cité l'exemple canonique, The Deserted Boy raconté par Louis Simpson à Edward Sapir en 1905, qu'il avait étudié en 1976 (repris dans In vain, chap. 4), Hymes donne une définition d'ensemble (an overview) de ce principe organisateur du récit.

Dell Hymes, Now I Know Only So Far. Essays in Ethnopoetics,
Lincoln-London, University of Nebraska Press, 2003

(22) Over the past thirty years it has become apparent that in many, perhaps all, communities there are oral narratives that are organized in terms of regularities of recurrence. Sometimes these regularities are obviously marked, as /23/ when the Wishram Chinook texts, dictated by Louis Simpson, commonly marked units that can be called "verses" by an initial pair of particles (usually aGa kwapt 'now then,' sometimes aGa wit'aX 'now again,' or contrastively kwapt aGa). Generally, when one can hear a narrative, such verse units are marked by potentially final intonation contours. Even without intonation contours, a variety of features enter into patterning —expressions of time, turns at talk, and, most of all, pattern numbers. Broadly speaking, there are two types: use of relations of three and five, as in Chinookan and American English, and use of relations of two and four, as in Kwakiutl, Takelma, and Zuni.

The recurrent regularities of such narrative for the most part are not within lines, that is, they are not metrical. Rather they hold between lines or groups of lines and can be called measured.

Cette découverte, comme l'a rappelé Michel de Fornel au séminaire, est très proche de celle que firent en Bosnie dans les années 1930 Milman Parry et Albert Lord, et dont Lord donna la formulation définitive dans The Singer of Tales (1960). Les démarcatifs ou marqueurs initiaux comme Et alors… Et alors… que repère Hymes dans l'oraliture chinook ont, comme l'a noté Michel de Fornel, un double rôle: non seulement ils font avancer la narration, mais ils signalent un début de vers et sont un équivalent de la rime, ils découpent le discours en vers et en strophes.

C'est un principe de l'art narratif que Hymes considère comme universel: un récit ne se compose pas de phrases mais de vers, ou du moins d'arrangements en forme de scansions (measured verse). Autrement dit, un récit est sinon versifié, du moins toujours scandé. Notons la difficulté de traduire en français les mots line et verse qui sont des faux-amis. Dans certains contextes et par facilité, je traduirai line par «vers» et verse par «strophe», mais à strictement parler, line désigne un hémistiche, un demi-vers ou un tiers, un quart ou un cinquième de verse et devrait être traduit par «ligne». A chaque line on va à la ligne, et à chaque verse on saute une ligne blanche. L'essentiel est dans les relations entre lignes.

(p.304, dans un texte de 1994) If organization in lines is a general definition of poetry, then these narratives are poetry. In one kind of poetry, what counts first of all is a relation within the line, a relation among syllables, stresses, alliterations, tones, conventional feet. In another kind, what counts first of all are relations among lines (more properly, verses) themselves. If the first kind is metrical, the second kind can be called "measured". It is sometimes called "measured verse" and its analysis, "verse analysis."

Pour dégager les modes de structuration du récit, on ne peut pas appliquer une procédure d'analyse mécanique, pour au moins trois raisons. Premièrement, si le récit est scandé en forme de measured verses, la mesure (la scansion) n'est pas donnée par une métrique mais par la récurrence de marqueurs comme Et alors… Et alors… qui viennent de la rhétorique. Deuxièmement, les textes ont été recueillis en situation d'enregistrement ou de dictée, et non pas en situation réelle de performance. Il faut donc tout un travail philologique pour retrouver à partir du texte la performance. Troisièmement, le matériau de base du récit, en deçà du vers et de la strophe, c'est «la ligne», dont le découpage est problématique et dépend de la compréhension du récit. Nous avons donc besoin de ce que Michel de Fornel appelle une poétique philologique ou une herméneutique philologique, et Hymes développe cette philologie dans Now I Know Only So Far.

Cette philologie appliquée à l'art du récit — dans les mythes, les contes, les oraisons, etc. — repose sur la mise en œuvre de trois principes.

(p.340, dans un texte de 1987) Three universal principles inform this art [l'art du récit]. The first is that the narratives consist, not of sentences, but of lines. Typically, though not always, a line is a phrase. The second principle, formulated by Jakobson (1960), is that of equivalence: A variety of means is employed to establish formal equivalence between particular lines and groups of lines. The third principle is that formulated by Burke (1925), the arousal and satisfaction of expectation. In other words, the stories are to be heard or seen in lines and thus are a form of poetry. There is a grouping, or segmentation, internal to the tradition not only of lines but of groups of lines, sometimes at a series of levels. In addition to a segmentation and an architecture, there is also an arc or series of arcs [une série de trajectoires] to the story, governed by conventional understandings as to the logic or rhetorical form of enacted action.

Hymes répète en différentes occasions cette triade lines, equivalence (Jakobson), arcs of expectation (Burke). Par exemple dans Use all there is to use (1992), repris dans Now I know, p.37:

Lines, equivalence, arcs of expectation: these are the three keys.

Et derechef, à la suite du passage cité plus haut sur le statut ambigu de la ligne:

(p.304, dans un texte de 1994) Such analysis depends upon three principles. One is that just discussed. It implies that narratives transcribed and published as prose paragraphs are in fact organized in lines. The second principle is one Roman Jakobson [in Style and language, 1960] considered basic to poetry and called "equivalence." Sequences, however diverse, may count as equivalent in the organization of a narrative, if some recurrent feature marks them as such. […]

The principle of equivalence implies a text that is a sequence of units. In addition to equivalent units (and repetition and parallelism), there is succession. Succession is not a matter simply of linear sequence, of counting. Successive units give shape to action. […] Sequences of two tend to give to action an implicit rhythm of "this," then "that." […] Sequences of three tend to give an implicit rhythm of onset, ongoing, outcome. […]

The principle involved in succession became clear to me in rereading a remarkable essay by Kenneth Burke, "Psychology and Form" (1925). Let me /305/ summarize its theme as "the recurrent arousal and satisfying of expectation." Not a straight line, but a series of arcs.

Dans d'autres passages sur lesquels nous reviendrons, Hymes précise le mot «arc», qui au sens premier désignerait ici une «trajectoire» du récit, en disant arcs of expectation. Une série de «rebondissements» ou d'arcs narratifs (terme technique usité en narratologie). La narration, dans la littérature orale (l'oraliture), est donc construite sur trois étages. A la base, la scansion en vers définis sinon par la métrique du moins par la rhétorique. Puis la séquenciation en unités à la fois prosodiques et sémantiques qui peuvent se substituer les uns aux autres ou se répéter pour faire avancer le récit. Enfin une série d'arcs narratifs.