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Charles Briggs lisant Franz Boas

Séminaire du 5 novembre 2015

Charles L. Briggs, Linguistic Magic Bullets in the Making of a Modernist Anthropology, American Anthropologist, New Series, Vol. 104, No. 2 (Jun., 2002): 481–498.

L'article de 2002 intitulé Les balles magiques de la linguistique dans la construction d'une anthropologie moderniste rappelle qu'en Amérique du nord depuis le début du vingtième siècle la linguistique est consubstantielle à l'anthropologie. Nombre d'anthropologues de Sapir à Hymes et Gumperz étaient au départ linguistes, et réciproquement (Joseph Greenberg était anthropologue). La linguistique fournissait aux anthropologues culturels des «arguments qui tuent» (c'est le sens de la métaphore des magic bullets) dans leurs luttes d'influence contre l'évolutionnisme et la sociobiologie au sein des départements d'anthropologie des universités américaines.

Postmoderne, Charles Briggs adhère aux idées politiques dominantes depuis les années 1980 dans les universités américaines où l'anthropologie s'est intégrée aux postcolonial studies et aux subaltern studies. Les «subalternes», ce sont les prétendus prémodernes, supposedly premodern people — the poor, laborers, country folk and non-Europeans (quatrième de couverture de Bauman & Briggs, Voices of Modernity, 2003). Les études subalternistes furent inventées en Inde au tournant des années 80 par des historiens marxistes, anticolonialistes et critiques féroces du Grand Récit européen. Voir la page 493 de Linguistic Magic Bullets qui révèle l'engagement politique de son auteur. Briggs y marque son adhésion au programme de Dipesh Chakraberty (dans Provincializing Europe, Princeton, 2000) et dénonce l'ethnocentrisme des anthropologues occidentaux «modernistes» qui, tout au long du vingtième siècle, ont projeté sur les non-Européens les catégories de pensée et de langue européennes en prétendant qu'elles étaient universelles.

Linguistic Magic Bullets est une étude très fouillée des présupposés théoriques, méthodologiques et politiques de Franz Boas (1858-1942), le fondateur de l'anthropologie américaine, pris comme le modèle des Modernes, le modernist par excellence (aux yeux des post-modernes comme Briggs). Pour nous dans notre séminaire, nous nous situons donc par rapport à deux grands auteurs, dont l'un (Briggs) se situe lui-même par rapport à l'autre (Boas).

Michel de Fornel a expliqué en détail les 9 principes théoriques, méthodologiques ou politiques de l'anthropologie de Boas, formulés et commentés par Briggs aux pages 483-486. Juste un rappel ici sur les principes 3 et 9. Principe 3: «L'appartenance à une communauté de langue et de culture suppose qu'on en partage les catégories.» Faire l'inventaire des catégories de pensée et de langue spécifiques d'une communauté singulière: le programme de Boas est très proche de celui de Durkheim et Mauss en France à la même époque. Principe 9: «La recherche linguistique et culturelle est une entreprise textuelle». Certes, l'anthropologue, l'ethnographe au départ n'a pas de textes écrits s'il travaille dans des sociétés sans écriture. La méthode de Boas est donc d'enseigner aux indigènes l'art d'écrire des textes dans leur propre langue. Ces textes constituent «Le fondement de toutes les recherches futures» (lettre de Boas à William Holmes, 24 juillet 1905).

Ces pages sont intégralement reprises au chapitre 8 du livre écrit conjointement par Richard Bauman et Charles L. Briggs, Voices of Modernity. Language Ideologies and the Politics of Inequality, Cambridge, 2003. Mais le principe 9 — constituer un corpus de textes écrits par les indigènes dans la langue indigène — y est développé en incorporant aussi au chapitre 8 des pages reprises verbatim du très précieux article de 1999, The Foundation of All Future Researches.

C'est l'apport le plus génial de Franz Boas à l'anthropologie moderne: l'invention d'une philologie indigène, d'une philologie de l'ethnographie. Comment définir le rôle de George Hunt et de tous ceux qui comme lui créeront tout au long du vingtième siècle des corpus de textes indigènes? Sûrement pas en le définissant comme un informateur indigène (ce qui voudrait dire un truchement), et pas vraiment non plus comme un érudit indigène, mais comme un artiste, un performer indigène, puisque les «textes» sont l'enregistrement écrit de performances orales d'arts vivants (des contes, des chants, des récits épiques, des incantations, etc.). Cette méthode d'enquête ethnographique consistant à mettre en textes (entextualization) l'oralité native deviendra, à partir des années 1970, la méthode par excellence de l'anthropologie linguistique.

Charles L. Briggs and Richard Bauman," The Foundation of All Future Researches": Franz Boas, George Hunt, Native American Texts, and the Construction of Modernity, American Quarterly 51.3 (1999) 479-528.

Dans sa lettre du 24 juillet 1905 déjà citée et que nous citons à nouveau à partir de Bauman et Briggs, The Foundation of All Future Researches, Boas décrit avec lucidité cette philologie de l'ethnographie:

"For Boas, philology offered both a model of the kinds of data necessary to the study of other cultures and a standard of scholarly adequacy appropriate to such study. Not only would linguistically rigorous corpora of native-language texts constitute the materials to sustain current research, but they would be the chief legacy that anthropologists might provide to future scholars. In pushing anthropologists to learn Native American languages, Boas drew a direct parallel to the deep and rigorous knowledge of languages that informed philological study of classical civilizations… [Cette nouvelle méthode en ethnographie] lay in the pursuit of an essentially philological program:

"In regard to our American Indians we are in the position that practically no such literary material is available for study, and it appears to me as one of the essential things that we have to do, to make such material accessible. ... We must furnish in this way the indispensable material for future linguistic studies."

The pride of place that Boas assigned to texts taken down in Native American languages as a point of entry into the thought of other cultures places him in a clear line of intellectual descent from Herder."

C'est pourquoi les textes de Charles Briggs mettant en valeur le rôle précurseur de Boas dans la constitution de cette méthode étaient pour nous cette année le meilleur point de départ possible. Disciples proches ou lointains de Boas, les Edward Sapir, Dell Hymes, Richard Bauman et Charles Briggs ont radicalement transformé l'ancienne folkloristique en l'associant à l'ethnopoétique et en la redéfinissant comme une anthropologie des arts de parole (verbal art) et des arts vivants (performing arts), dont la linguistique est l'outil d'analyse essentiel. Voilà le champ de recherches que nous explorerons. Autrement dit, dans le champ beaucoup plus large de l'anthropologie linguistique, nous avons choisi pour cette année de nous concentrer sur l'ethnopoétique, les questions d'oralité et performance et le problème de la narrativité.