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Les trois origines du concept de performance

Le concept de performance est inventé dans trois disciplines différentes entre 1965 (quand Chomsky publie Aspects of the Theory of Syntax, Cambridge MA, MIT Press) et 1977 (quand paraît la version définitive de Bauman, Verbal Art as Performance, Prospect Heights IL, Waveland): 1°) en linguistique (Chomsky), 2°) en anthropologie symbolique (Victor Turner) et 3°) dans les années soixante-dix lorsque naît l'ethnographie de la parole (Bauman, Hymes…). C'est la convergence de ces trois inventions qui produit le cadre théorique dans lequel nous nous situons aujourd'hui en anthropologie linguistique.

Roland Barthes

R. Barthes, De l'œuvre au texte [1971], repris dans ses Œuvres complètes, Paris, Seuil, Seconde édition 2002, Volume III, pp.908-916. L'emploi métaphorique du mot texte pour désigner la production de l'œuvre par le lecteur prêtait à malentendu. Le Texte (ouvert) était à l'Œuvre (fermée) ce que pour nous aujourd'hui la Performance est au Texte.

Performances sans le préalable du texte

L'œuvre d'art, au sens traditionnel du mot, est reçue par le lecteur, l'auditeur ou le spectaterur comme toute faite et fermée sur elle-même dans la version qui fait autorité, la version canonique, dont toutes les reproductions, exécutions ou représentations ultérieures seront des copies. Elle est alors figée dans sa matérialité. «L'œuvre, disait Roland Barthes à propos d'œuvres écrites, est un fragment de substance, elle occupe une portion de l'espace des livres (par exemple dans une bibliothèque).» Dès qu'une œuvre fluctue, cependant, d'une version, d'une interprétation ou d'une représentation à l'autre, elle s'ouvre. Non pas seulement dans le cas particulier de «l'œuvre ouverte» étudiée par Umberto Eco (L'Œuvre ouverte, 1962), mais dans toutes les situations où une œuvre est produite, interprétée, mise en scène, jouée, parlée, chantée. L'œuvre existe alors in performance. Cette ouverture ne se limite pas aux arts vivants; les textes littéraires aussi existent pour le lecteur in performance. Comme disait Roland Barthes en 1971 dans De l'œuvre au texte, «le texte ne s'éprouve que dans un travail, une production». Ce travail est celui du lecteur dans le cas d'une lecture silencieuse, ou d'un performer dans le cas d'une lecture à haute voix.

Dans ce qui suit, je me conforme à l'emploi du mot texte au sens de «texte fixé par l'écriture» qui a prévalu, tant en anthropologie linguistique que dans les études théâtrales (ou performance studies américaines), quand on oppose par exemple «le théâtre du texte» et le «théâtre du geste».

Dans les années 1960-1970, les années de la Nouvelle Critique, au cours desquelles s'imposaient le paradigme de la Culture comme Texte (Clifford Geertz) et la dichotomie entre Texte et Performance, la représentation théâtrale (dramatic performance) et tous les Arts de parole (Verbal Art), subordonnés à la primauté du texte, étaient conçus comme une «représentation» (au sens étymologique du mot) et une réitération du texte. C'est à partir des années 1980 où ce paradigme de la textualité et cette dichotomie sont remis en question que s'ouvre une nouvelle époque des Performance Studies et des Arts de parole centrés désormais sur les performances sans que le texte soit préalablement fixé.