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Le théâtre à la ville

Séminaire du Jeudi 6 avril 2006

Partons de la diversité des langues dans l'espace de la ville.

C'est quand les paysans montent à la ville que les langues bougent. La ville est par excellence le lieu du brassage et du clivage entre les langues. D'abord dans les débuts de la modernité, quand les langues nationales se sont imposées à partir des centres urbains du pouvoir politique. Ensuite au cours de la colonisation, quand les langues ont rayonné à partir d'une métropole. Aboutissement ultime de la colonisation du point de vue des langues dans les vastes mouvements migratoires du XXe siècle: la grande ville cosmopolite qui accueille, comme New York ou Londres, plus de cent communautés linguistiques différentes dont certaines sont plus peuplées que leur pays d'origine. Le brassage de populations consécutif à l'urbanisation provoque l'émergence d'une langue véhiculaire qui deviendra la première langue acquise par les générations suivantes. Les différents exemples connus de vernacularisation d'une langue véhiculaire montrent qu'elle se produit dans un premier temps en ville: la langue se vernacularise dans les centres urbains et reste véhiculaire en zone rurale.


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Le théâtre et le roman témoignent de ce lien de cause à effet entre l'urbanisation et les transformations à l'œuvre entre dialectes et langues standard, mais certaines époques sont plus «polyphoniques» que d'autres; c'est le cas de la seconde moitié du XVIe siècle en Italie où naît ce que les historiens du théâtre en Europe appellent un théâtre citadin. L'une des structures typiques de la Commedia dell'arte en témoigne: le décor urbain qui justifie la confrontation sur scène de différents dialectes.

Constant Minc, La Commedia dell'arte (1915), Paris, Librairie théâtrale, 1980, pp.199–200:

«Si les comédiens italiens ont adopté pour les représentations all'improviso le décor caractéristique de la Comédie de la Renaissance, sans pour cela tomber dans les exagérations où entraînait cette dernière son goût pour les effets de perspective, ce fut parce qu'ils trouvèrent commode pour des raisons techniques de jouer leurs pièces dans un carrefour, au croisement de deux rues, dont l'une était parallèle à l'avant-scène, tandis que l'autre, qui lui était perpendiculaire, se dirigeait du milieu vers le fond de la scène. Philippe Monnier, dans Venise au XVIIIe siècle, indique que l'une des causes de la décadence de la Commedia dell'arte fut cet immuable décor citadin. Mais on peut être d'un avis différent: la Commedia dell'arte n'utilisa presque jamais les changements de décors, même lorsque ces changements devinrent de règle, parce que le décor citadin qu'elle avait admis une fois pour toutes, convenait au style de ses spectacles: les maisons («case») disposées sur la scène, permettaient au spectateur de saisir facilement le fil de l'intrigue et les rapports entre eux des personnages (d'après les maisons où ils entraient et d'où ils sortaient); d'autre part, les deux maisons qui occupaient les deux coins et dont les fenêtres /200/ et les portes donnaient sur deux rues, rendaient possibles les différentes situations scéniques auxquelles on avait constamment recours, les apartés, les apparitions soudaines de personnages inattendus, les conversations surprises, etc. Dans la rue on pouvait aisément faire apparaître et se rencontrer les gens les plus divers; la rue rendait explicables les rencontres et les combinaisons les plus extraordinaires; on pouvait aussi surprendre de la rue ce qui se disait et ce qui se passait dans les maisons, y pénétrer le cas échéant par la fenêtre, etc. Enfin, combien intéressants du point de vue purement plastique pouvaient être les groupes que formaient les personnages en scène et aux fenêtres…»


La Comédie se produit à la Ville plutôt qu'à la Cour

Dans les villes du nord de l'Italie au XVIe siècle, il existe une relation étroite entre la structure géographique et politique et la forme et la fonction des spectacles.

Patricia de Capitani, Du spectaculaire à l'intime. Un siècle de commedia erudita en Italie et en France (début du XVIe siècle — milieu du XVIIe siècle), Paris, Honoré Champion, 2005, pp.31–32:

(31) «Dans des villes qui, comme Venise, ne furent pas des principautés, ou bien qui ne le devinrent que dans les années 1530 comme Florence, le phénomène théâtral apparaît plus complexe et diversifié que dans des lieux tels que Ferrare et Rome où le pouvoir, d'entrée de jeu, s'efforce d'organiser et de contrôler le théâtre régulier. A Venise et à Florence, l'avènement du théâtre régulier du XVIe siècle est préparé et facilité par une riche tradition qui comprend autant les spectacles sacrés que les représentations profanes organisées pour célébrer des événements d'intérêt public. Entre le XVe et le XVIe siècle, les autorités florentines encouragent l'abandon des représentations théâtrales à sujet sacré et favorisent l'avènement d'un théâtre profane. En même temps, le spectacle perd progressivement sa dimension collective d'événement impliquant la participation de toute la population et passe sous le contrôle de groupes d'amateurs. A Florence, ce sont des associations de bourgeois cultivés et d'intellectuels qui se chargent de l'organisation des représentations théâtrales dans les demeures de leurs membres. Celles-ci prennent la place des Confraternite (Confréries) du Moyen Age qui mettaient surtout en scène des spectacles /32/ de sujets religieux et qui considéraient le théâtre comme un instrument d'édification morale…» (32) «A Venise comme à Florence, la comédie régulière du XVIe siècle se greffe sur la tradition antérieure du drame religieux et du spectacle profane organisé par les autorités de la République pour fêter des événements d'intérêt général. A ces deux traditions, il faut ajouter celle des mimes et des bouffons, qui est profondément enracinée dans la tradition théâtrale vénitienne. Ce type de spectacle, qui mise sur l'habileté gestuelle et mimique des acteurs, influença considérablement la commedia dell'arte, dont les premières troupes se formèrent vers 1545 dans les territoires de la Sérénissime. mais c'est grâce à l'activité des Compagnie della Calza [litt. de la Chaussette = des Bas de Soie] que la comédie régulière à l'antique se développa autour de Venise. Ces Compagnie, actives… depuis le XVe siècle, sont des associations de jeunes aristocrates spécialisées dans l'organisation de spectacles essentiellement en l'honneur de leurs membres. Elles sont très actives lorsqu'il s'agit de fêter dignement le mariage de l'un de leurs membres… Avec la redécouverte /33/ du théâtre classique, les Calzaioli délaissent d'autres types de spectacles, comme les fameuses momarie [spectacles avec des éléments allégoriques et mythologiques où le mime alternait avec le dialogue et la danse], pour s'adonner à la mise en scène de pièces classiques dans les salles et les cortili des demeures patriciennes de leurs membres.»