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«Hiéroglyphes animés»
Antonin Artaud, Sur le Théâtre Balinais (1931)

«Le premier spectacle du Théâtre Balinais qui tient de la danse, du chant, de la pantomime, de la musique — et excessivement peu du théâtre psychologique tel que nous l'entendons ici en Europe, remet le théâtre à son plan de création autonome et pure, sous l'angle de l'hallucination et de la peur.

…………… Ici d'ailleurs les situations ne sont qu'un prétexte. Le drame n'évolue pas entre des sentiments, mais entre des états d'esprit, eux-mêmes ossifiés et réduits à des gestes, — des schémas. En somme les Balinais réalisent, avec la plus extrême rigueur, l'idée du théâtre pur, où tout, conception comme réalisation, ne vaut, n'a d'existence que par son degré d'objectivation sur la scène. Ils démontrent victorieusement la prépondérance absolue du metteur en scène dont le pouvoir de création élimine les mots. Les thèmes sont vagues, abstraits, extrêmement généraux. Seul, leur donne vie, le foisonnement compliqué de tous les artifices scéniques qui imposent à notre esprit comme l'idée d'une métaphysique tirée d'une utilisation nouvelle du geste et de la voix.

Ce qu'il y a en effet de curieux dans tous ces gestes, dans ces attitudes anguleuses et brutalement coupées, dans ces modulations syncopées de l'arrière-gorge, dans ces phrases musicales qui tournent court, dans ces vols d'élytres, ces bruissements de branches, ces sons de caisses creuses, ces grincements d'automates, ces danses de mannequins animés, c'est: qu'à travers leur dédale de gestes, d'attitudes, de cris jetés dans l'air, à travers des évolutions et des courbes qui ne laissent aucune portion de l'espace scénique inutilisée, se dégage le sens d'un nouveau langage physique à base de signes et non plus de mots. Ces acteurs avec leurs robes géométriques semblent des hiéroglyphes animés.»

Repris dans Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, dans ses Œuvres, Paris, Quarto Gallimard, 2004, pp.535–6.

On retiendra de ce passage célèbre l'opposition établie entre une tradition théâtrale où l'espace physique de la scène jouit d'une prépondérance absolue, et le théâtre auquel nous sommes habitués en Occident où prédominent les mots du texte.

Worthen place cette citation en exergue dans:

W. B. Worthen, Disciplines of the Text/Sites of Performance, The Drama Review, Vol.39, No.1, Spring 1995, pp.13–28.

“I open with Artaud's wild ethnology in order to tease out some contemporary assumptions about the relationship between texts and performances, assumptions that structure some of the fault lines [les failles] that run through the various disciplinary and institutional formations that claim the study of drama/theatre/performance today: cultural studies, English, literature, performance studies, theatre history, theatre studies…

Here I want to explore the relationship between texts, textuality, and performance as an issue deeply inflected by the notions of authority—not so much professional authority, but the stabilizing, hegemonic functioning of the Author itself. I am interested in the ways that notions of authority are covertly inscribed in recent discussions of performance, often at just those moments when the supposedly liberating “textuality” of performance is most urgently opposed to that Trojan horse of the absent author, the text.”

Entre l'Orient et l'Occident, en effet, c'est bien la prééminence relative du Texte et de la Performance qui fait la différence. Dans cet article, on lira, du bas de la p.18 au haut de la p.21, l'exemple d'une pièce de Shakespeare jouée par des acteurs de Kathakali.

Sur l'inscription du langage dans l'espace et l'image des hiéroglyphes animése: Monique Borie, Antonin Artaud. Le théâtre et le retour aux sources, Paris, Gallimard, 1989, pp.283–285.