orfeoArticleMenu_layout

La Juliette de Madame de Staël

2006

Les DVD nous permettent de zapper d'une langue à une autre avec ou sans sous-titres. En Europe, deux siècles avant l'invention de ces technologies, les romanciers opéraient déjà ce zapping 1°) entre plusieurs langues, 2°) entre plusieurs registres d'une même langue et, 3°) sous l'influence de l'Opéra, entre plusieurs modes de réalisation de la voix à travers des personnages polyglottes et musiciens comme Consuelo (George Sand) ou Corinne (Mme de Staël). La virtuosité langagière et vocale de ces personnages de roman et des auteures qui les ont inventés préfigurait la situation d'interintelligibilité entre les langues et de code-switching généralisé que nous connaissons aujourd'hui grâce à l'électronique.

Madame de Staël, Corinne ou l'Italie (1807)

Le Livre VII (La littérature italienne) contient l'un des premiers remakes de Roméo et Juliette.

Ed. de poche Folio, p.177 et suiv. Les thèmes développés sont la question des langues en Europe, la rivalité entre les classiques (français) et Shakespeare, un aristocrate français définissant dédaigneusement les italiens comme des musiciens qui «ne se doutent seulement pas qu'il y ait un art dramatique dans le monde». Mme de Staël épingle l'idéologie linguistique de ces français prétentieux et xénophobes qui en étaient restés à Racine. Reprendre p.188: l'esprit français et «les monstruosités de Shakespeare». Puis p.191: on demande à Corinne de jouer la tragédie… en italien. Elle a fait elle-même une traduction de Roméo et Juliette en italien. Au chapitre suivant, la représentation. L'histoire d'amour interdit entre Corinne et Oswald est inscrite en filigrane dans la représentation de Roméo et Juliette au cours de laquelle l'actrice (Corinne jouant le rôle de Juliette) adresse ses répliques à celui qu'elle aime (Oswald qui est dans l'auditoire). On a là une composition «en abyme» qui, à mon sens, constitue la structure des remakes au sens plein (comme dans Shakespeare in love). Du point de vue strictement linguistique, pp.195–200, il se produit une confusion des langues assez extraordinaire et un télescopage du dialogue et du récit, puisque les répliques de Juliette que Corinne est supposée jouer en italien sont citées par Mme de Staël en anglais, alors même que dans le récit qu'elle fait de l'événement les personnages s'extasient sur les beautés de la version italienne!

Confusion et télescopage invraisemblables, sauf si l'on veut bien admettre que l'effet de réalité romanesque est ici construit sur l'amour du lecteur pour trois langues intelligibles entre elles. Mme de Staël s'adresse à des lecteurs qui lisent et parlent français, anglais et italien comme c'était le cas des personnes cultivées de l'époque.