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Madeleine Biardeau
Intuition et Parole chez Bhartṛhari

Bhartṛhari (5e siècle de notre ère) est l'auteur du Vākyapadīya, «Traité sur le mot et la phrase», le plus célèbre texte de philosophie de la parole en sanskrit.

En ce monde, il n'y a pas d'idée qui ne prenne la forme de la parole; toute connaissance apparaît comme pénétrée de la parole. Autant dire qu'il n'y a de connaissance que nommée, qu'identifiée par le langage, et que la perception elle-même nous laisserait aveugle aux choses si le langage ne nous permettait pas de les connaître.

Madeleine Biardeau

Théorie de la connaissance
et philosophie de la parole
dans le brahmanisme classique
,
Paris, Mouton & Co, La Haye, 1964

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(316) Ainsi la compréhension intellectuelle non formulée et non formulable que Bhartṛhari décèle au-delà de tout matériel de connaissance n'est pas simplement conçue comme un acte de connaissance particulier, comme une intuition instantanée. Elle est manifestation ou actualisation d'une connaissance qui est déjà là et qui, seule, donne aux moyens externes leur fécondité: c'est à la fois et inséparablement l'intuition et l'intelligence, peut-on dire en première approximation. […]

«Dans l'appréhension séparée des objets, une /317/ intuition –pratibhā– se produit qui est toute autre (que la connaissance d'objets séparés). C'est elle que l'on appelle «sens de la phrase» quand elle est produite par le sens des mots. Elle n'est exprimable d'aucune manière aux autres, mais elle est réalisée par un processus propre à chaque être individuel –pratyātmā– et n'est pas explicable même par son auteur. Elle opère comme une fusion des sens et, sans qu'on y réfléchisse, elle devient comme la totalité des formes et se trouve être le domaine (de la connaissance). Qu'elle soit directement produite par la parole (reçue de l'extérieur) ou qu'elle prenne la forme des impulsions (internes de la parole, laissées par des usages antérieurs), personne ne se passe d'elle quand il s'agit de savoir ce que l'on doit faire. Tout le monde la reconnaît comme moyen de connaissance droite –pramāṇa–. C'est également sous son emprise que les bêtes savent se mettre à agir. De même que l'on observe, sous l'effet de la cuisson, dans des substances particulières (comme le lait), des pouvoirs comme celui de (produire) du lait aigre qui ne sont pas dûs à un effort, de même en est-il pour les intuitions chez les êtres qui les possèdent. Qui change le chant du coucou mâle au printemps? Qui enseigne aux créatures à se faire un gîte, etc.? Quel est celui, parmi les bêtes sauvages et les oiseaux, qui, par l'usage, (leur enseigne) comment manger, aimer, haïr, nager, etc., actions bien connues parmi les descendances de (toutes) leurs espèces?».

L'affirmation est claire: c'est cette intuition intérieure, ce jaillissement de l'idée en son point d'émergence que les êtres vivants suivent comme autorité ultime, moyen de connaissance droite –pramāṇa–. Première remarque: cette intuition, que nous continuerons à appeler ainsi malgré le caractère peu satisfaisant de la traduction, n'est pas spécifiquement intellectuelle. Elle n'est pas seulement compréhensi0n ou surgissement d'une idée, mais aussi bien savoir-faire; elle couvre aussi pratiquement tout le domaine qui pour nous serait celui de l'instinct et, à ce titre, est identique chez les hommes et les animaux. D'autre part, elle peut surgir de deux manières: soit à l'occasion de paroles entendues, soit de façon purement interne, grâce au pouvoir latent de la parole qui se trouve en chaque conscience. Il faut ici compléter le texte juste cité par un passage du Brahmakāṇḍa:

«Ceux /318/ qui connaissent la révélation savent que cet (univers) est une transformation de la parole. A l'origine, cet univers s'est manifesté uniquement à partir des versets védiques. Tout mode d'action en ce monde est fondé sur la parole; même un bébé en a la connaissance grâce aux dispositions acquises dans ses (vies) antérieures. Le premier mouvement des organes (de la parole), la première poussée du souffle vers le haut (pour émettre un son), le premier choc sur les points d'articulation ne (se produiraient) pas sans l'impulsion (déjà là) de la parole. En ce monde, il n'y a pas d'idée qui ne prenne la forme de la parole; toute connaissance apparaît comme pénétrée de la parole. Si la connaissance perdait sa forme éternelle de parole, la lumière n'éclairerait plus, car c'est elle qui fait reconnaître. C'est elle qui est le fondement de toutes les sciences, de tous les arts et de toutes les industries. C'est grâce à elle que toute chose produite est distinguée (des autres). Elle est la conscience externe et interne des êtres transmigrants. Il n'y a pas d'espèce où la conscience existe sans cet aspect».

Ce qui déconcerte à première vue un lecteur occidental dans de tels énoncés, c'est le mélange d'affirmations qui relèvent pour nous de l'empirisme pur et d'autres qui, au contraire, iraient dans le sens de l'innéité des idées. Si même on avait coupé le texte de manière à commencer un vers plus loin («Tout mode d'action en ce monde...») c'est la nuance empiriste qui aurait dominé: l'intuition, toute inexprimable qu'elle soit en tant que telle, c'est-à-dire en tant qu'indifférenciée et immédiate, est inséparable de la parole. Même le non-formulable est encore parole, et cette parole purement interne jaillit toujours d'autres paroles, que celles-ci soient proférées actuellement ou que leur pouvoir, gardé de vies antérieures, s'actualise en une nouvelle intuition. La parole serait, somme toute, ce qui fournit une structure à l'intuition. Elle doit donc en un sens préexister à toute activité comme le savoir ou le pouvoir de cette activité. Mais Bhartṛhari nous dit que ce pouvoir nous est transmis des vies antérieures. Tantôt il parle de bhāvanā, «le pouvoir de faire exister», tantôt il emploie le terme saṃskāra qui connote tout à la fois la préparation rituelle, donc la purification, et une disposition acquise en vue d'un effet à produire. De toutes façons, les deux termes impliquent que le pouvoir de la parole serait en nous par acquisition antérieure, c'est-à-dire par l'usage /319/ antérieur de la parole. Peut-être n'est-on pas réellement sorti de l'extrincécisme de la Mīmāṃsā?

Cependant, la parole n'est pas seulement structure de la connaissance, elle est la conscience elle-même –saṃjñā–, l'étoffe de l'ātman, pourrait-on dire, en accord avec la fin du texte cité. Le terme saṃjñā signifie d'ailleurs à la fois «conscience» et «nom»; il est privilégié par conséquent pour exprimer cette conscience qui est parole, pouvoir de connaître, c'est-à-dire de nommer les choses pour s'en servir; Bhartṛhari ne nous dit-il pas que si la connaissance n'avait pas éternellement la forme de la parole, la lumière n'éclairerait plus? Autant dire qu'il n'y a de connaissance que nommée, qu'identifiée par le langage, et que la perception elle-même nous laisserait aveugle aux choses si le langage ne nous permettait pas de les connaître. Il est d'ailleurs aussi impossible de séparer la conscience du pouvoir de nommer que de distinguer la parole du langage: le nom d'une chose est gros de son usage et donc de la phrase qui exprimerait la manière de s'en servir. Parole et langage s'identifient à la conscience elle-même, au point que chez les animaux qui semblent dépourvus de langage quoique capables d'une certaine connaissance, on suppose un pouvoir interne de la parole: la conscience «interne» de notre texte est celle qui ne s'exprime pas extérieurement par la parole, la conscience externe est au contraire celle qui, chez les hommes, s'extériorise par la parole. Si donc parole et conscience sont identifiées, on ne peut purement et simplement accepter le pouvoir de la parole comme un apport externe; le fait d'ailleurs que les vies antérieures n'ont pas eu de commencement suffirait à interdire de poser à l'origine un apprentissage de la parole purement externe, eût-il comme maître Dieu lui-même.

Enfin l'intuition se présente comme la fine pointe de la conscience qui doit s'épanouir (sinon s'exprimer réellement) en parole concrètes: «Le pouvoir qui réside dans les mots est le seul soutien de cet univers. Il est (comme) l'organe visuel grâce auquel l'être de l'intuition est connu sous forme divisée». Cela nous ramène au début du texte précédemment cité: si l'intuition se manifeste ou se déploie dans les paroles /320/ concrètes, c'est qu'en fait il faut considérer la parole comme étoffe universelle des choses et en particulier de la conscience, ce qui ne fait d'ailleurs que nous rappeler l'enseignement relatif à la Parole principielle sur lequel s'ouvre le Vâkyapadiya. Evidemment ce vers où le cosmos est assimilé à une manifestation des versets védiques est une réminiscence de la Taittirīyasaṃhitā I.6.11.4, où Prajāpati, le créateur, est «fait de versets», –chāndasya–; d'autre part, il reprend la kā. I.17 du VP où l'ātman purifié lui-même est dit «fait de versets» à l'instar de Prajāpati. La Parole principielle qui a pour «figure» le Veda (I.5) se manifeste donc d'une part sous la forme de l'univers entier, l'univers matériel, domaine objectif sur lequel la connaissance et l'activité humaines doivent avoir prise. D'autre part, c'est elle aussi qui est la conscience des êtres vivants et leur connaissance, à partir de laquelle elle se déploie en paroles et en actions concrètes ordonnées à la connaissance exprimée ou non. Nous retrouvons donc la triade sujet-objet-connaissance que la kā. I.4 nous donnait déjà comme structure du triple déploiement de l'unique Parole –śabdatattva–: «Cet Un, qui tient toutes choses en germe et qui se présente sous de multiples formes : celle du sujet qui éprouve, celle de la chose éprouvée et celle de l'expérience elle-même...»«C'est toujours la même Réalité unique qui apparaît du côté de l'objet et du côté du sujet connaissant, aussi y a-t-il un certain parallélisme du traitement de ces deux aspects corrélatifs; ainsi, après nous avoir dit que la connaissance d'une forme extérieure est «impure», Bhartṛhari ajoute qu'il en est de même pour l'objet lui-même de la connaissance qui a un support dans la réalité extérieure: «De même que la connaissance, à cause d'une silhouette (extérieure qui l'informe) est déterminée à l'état impur, de même l'objet de connaissance qui a un support (partiel dans le réel perçu) est éloigné de sa forme propre».

L'intuition –pratibhā– est donc le point par lequel la conscience de l'être vivant communie à la Parole principielle en s'identifiant à elle. Elle retrouve «la forme propre», c'est-à-dire la totalité de l'objet en même temps que la pureté de la connaissance — c'est-à-dire la totalité des objets (VP III sambandha 56) - dans l'unité avec !'Absolu. C'est en elle que se réalise l'immédiateté nécessaire à un pramāṇa. Elle est donc l'unique moyen de connaissance droite et tout autre moyen de connaissance lui est subordonné, y compris la perception.

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