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AUM, voix intérieure entendue dans l'intuition

2009

J'interprète comme des noms propres les mantras et les maximes ou Grandes Formules des théologiens hindous — les mahāvākya tels que tat tvam asi. Je pose avec les logiciens et philosophes du langage qu'une phrase prise comme un tout dans l'intuition fonctionne comme un nom propre et qu'elle est donc douée d'un pouvoir iconique. Je distingue, comme Madeleine Biardeau dans le texte cité ci-dessous, la langue ordinaire («la parole pour communiquer») et la voix intérieure («la parole interne qui se révèle dans l'intuition»).

Voici la thèse de Bhartṛhari lumineusement exposée par Madeleine Biardeau dans Théorie de la connaissance et philosophie de la parole dans le brahmanisme classique (Paris, Mouton, 1964), pp.410–411. L'intuition sonore concentrée dans le mantra AUM (le praṇava) est au-delà des opinions courantes des philosophes et des controverses philosophiques engluées dans la Māyā et fruits de l'imagination des lettrés et du langage courant (le vyavahāra). Au-delà du langage ordinaire et des opinions, la parole vive des mantras reproduit la voix intérieure (āgama), qui se révèle dans l'intuition ou dans l'instinct, et qui n'est autre que la Voix (vāc) ou Brahma comme réalité sonore (Śabdabrahman). Biardeau traduit Bhartṛhari, Vākyapadīya I, 5–9 qui enseigne:

Bhartṛhari, VP I, 5–9 (Biardeau, 410)

«C'est de Lui [= le Śabdabrahman] que le Veda est moyen d'accès et figure (prāptyupāyo'nukāraś ca); quoiqu'Il soit un, les grands voyants l'ont transmis comme comportant de multiples voies séparées les unes des autres. Ses divisions ont de multiples recensions, mais ce sont des membres annexes d'un seul et même rituel; dans les différentes branches, on observe que le pouvoir (expressif) des mots est fixé (śabdānāṃ yataśaktitvam tasya sākhāsu dṛśyate). Quant aux textes de la Tradition qui sont aussi de formes multiples et dont le but est tantôt visible, tantôt /411/ invisible, ce sont les connaisseurs du Veda qui leur ont donné forme en se fondant sur ce dernier à l'aide de signes indicatifs (liṅgebhyo). C'est en se fondant sur ce qui, en lui, a forme de glose explicative (arthavāda-rūpāṇi), que les opinions des monistes et des dualistes, fruits de leur imagination (svavikalpajāḥ), ont été conçues de différentes manières. La connaissance vraie (satyā…vidyā), celle qu'on appelle 'perfection' (viśuddhis tatroktā), on y accède par un seul mot (ekapadāgamā); elle est tout entière sous la forme du praṇava [= le mantra AUM ou OM] qui ne contredit aucune opinion (yuktā praṇavarūpeṇa sarvavādāvirodhinā)

«[…] Les opinions métaphysiques sont fondées sur de simples gloses explicatives du rituel. […] La parole exprime l'action, qu'il s'agisse d'ailleurs de la parole interne — āgama[= ce que j'appelle voix intérieure] qui se révèle dans l'intuition [pratibhā], ou de la parole formulée pour communiquer un enseignement:

Bhartṛhari, VP I, 121–122 [trad. modifiée] (déjà Biardeau, 318)

«Tout mode d'action en ce monde (itikartavyatā loke sarvā) est fondé sur la parole [la vibration vocale] (śabdavyapāśrayā); même un bébé en a la connaissance grāce aux dispositions acquises dans ses vies antérieures. Le premier mouvement des organes, la première poussée du souffle vers le haut, le premier choc sur les points d'articulation ne [se produiraient pas] sans l'impulsion [donnée par] la parole [la vibration vocale] (na vinā śabdabhāvanām)."

«Le domaine du rituel est du même coup largement dépassé: c'est toute l'activité, tout savoir-faire même instinctif qui est le fruit de la parole, et en cela les animaux ne sont pas différents des hommes […].»

La Voix et l'Instinct sont deux aspects d'une même réalité

Bhartṛhari II, 145–152 (Biardeau, 316–317 et 411)

«Dans l'appréhension séparée des objets (vicchedagrahane'rthānām), une /317/ intuition (pratibhā) se produit qui est toute autre [que la connaissance d'objets séparés] (pratibhānyaiva jāyate). C'est elle que l'on appelle 'sens de la phrase' (vākyārtha iti) quand elle est produite par le sens des mots (padārthair upapāditām). Elle n'est exprimable d'aucune manière aux autres, mais elle est réalisée (siddhā) par un processus (vṛtti) propre à chaque être individuel (pratyātmā) et n'est pas explicable même par son auteur (pratyātmavṛttisiddhā sā kartrāpi na nirūpyate). […]

Qu'elle soit directement produite par la parole [reçue de l'extérieur] (sākṣāc chabdena janitām) ou qu'elle prenne la forme des impulsions [internes de la parole comme instinct] (bhāvanānugamena), personne ne se passe d'elle quand il s'agit de savoir ce que l'on doit faire. Tout le monde la reconnaît comme moyen de connaissance droite (pramāṇa). C'est également sous son emprise que les bêtes savent se mettre à agir. De même que l'on observe, sous l'effet de la cuisson, dans des substances particulières (comme le lait), des pouvoir comme celui de (produire) du lait aigre qui ne sont pas dûs à un effort (ayatnajāḥ), de même en est-il pour les intuitions chez les êtres qui les possèdent. Qui change le chant du coucou māle au printemps? Qui enseigne aux créatures à se faire un gîte, etc.? Quel est celui, parmi les bêtes et les oiseaux (mṛgapakṣiṇām), qui, par l'usage, (leur enseigne) comment manger, aimer, haïr, nager, etc., actions bien connues parmi les descendances de (toutes) leurs espèces?»

«[Cette intuition] couvre aussi pratiquement tout le domaine qui pour nous serait celui de l'instinct et, à ce titre, est identique chez les hommes et les animaux. D'autre part, elle peut surgir de deux manières: soit à l'occasion de paroles entendues, soit de façon purement interne, grāce au pouvoir latent de la parole qui se trouve en chaque conscience.»

Dans les deux cas — paroles venues du dehors ou voix intérieure — je suis toujours en position d'auditeur, et non pas de locuteur. Cela diffère des conceptions du langage en Occident où la position centrale est celle du locuteur. Dans l'analyse indienne de la parole et du langage, la position centrale est celle de l'auditeur. La voix qu'il entend (s'il est humain) est strictement de même nature que l'instinct qu'il suit (s'il est animal).