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MANTRA
Encyclopédie philosophique universelle

MANTRA (formule [liturgique])
Sk., subs. masc. ou nt.
Dérivé de MAN- («penser»), «formule [liturgique]», récitée par l'officiant juste avant de poser l'acte rituel.

1 / Brahmanisme

Pour la Mīmāṃsā, les mantra ont une fonction de rappel (smṛti), d'énonciation (abhidhāna), de sacralisation (saṃskṛtatva). Ils diffèrent tant des portions injonctives que des portions énonciatives du Veda. Ils se subdivisent en catégories: yajus, ṛc (versifiée), sāman (mélodie), mais restent, en tout état de cause, accessoires (guṇa) des actes. lis s'emploient en fonction du sens premier (mukhya) de leur contenu, à moins que celui-ci ne comporte des indices (liṅga) qui les orientent autrement.

Chez Śabara, beaucoup de discussions relatives aux mantra sont techniques. Ainsi se demande-t-il si leur teneur doit être modifiée selon la procédure où ils s'insèrent. Mais il lui arrive de dépasser ces débats d'experts et de soulever des questions plus fondamentales, par exemple: comment les mantra remplissent-ils leur fonction, si vague soit-elle, et garantissent-ils au rite son succès (abhyudaya)? Est-ce par leur pouvoir exclusivement élocutoire (uccaraṇa) ou par leur pouvoir explicatif (prakāśana)? Peut-on se contenter de les réciter ou faut-il les comprendre? Dans le premier cas, ils sont d'une aide invisible; dans le second, d'une aide visible, puisqu'ils éclairent le sens de l'acte. La discussion de Śabara, Bhāṣya, I, 2, 4, 31-53 (sur laquelle v. L. Renou, Etudes védiques et pāṇinéennes, VI, p. 62 sq.), reprend celle de l'étymologiste Yāska (450 av. J.-C.?), Nirukta, I, 15. Un certain Kautsa y prétendait que les mantra n'avaient pas de sens (ānarthakya). On voit le danger d'une telle doctrine pour la Mīmāṃsā qui pose toute partie du Veda comme révélée et donc valide. Chez Śabara, le porte-parole de la thèse correcte cherche à montrer que le sens n'est pas propre aux seules parties injonctives de celui-ci. Il repose aussi dans les mantra. Au reste — conclut-il au sûtra 53 — les mantra sont sujets à modifications. Or comment et pourquoi modifier une teneur inexpressive? (J.-M. Verpoorten.)

2 / Tantrisme indien

Dans l'hindouisme et le bouddhisme tantriques ou tantrisés (et jusqu'à un certain point dans le jinisme), les mantra ont pris un aspect nouveau et une place prépondérante. Mots isolés plus que phrases, et surtout syllabes ou sons sans signification apparente, ils accompagnent tous les rites dont ils sont souvent considérés comme l'élément essentiel. Le mantra est alors la forme (ou manifestation) phonique du divin, son impact efficace et créateur. Il est censé avoir tous les pouvoirs. Il est, en effet, la forme la plus efficiente et la plus utilisable de la Parole qui, elle-même, est l'énergie même de la divinité. On pourrait dire des mantra qu'ils sont une forme de parole qui accomplit ce qu'elle dit. Mais davantage, au plan métaphysique, dans un univers émané de la Parole et tout entier pénétré par elle du plan transcendant au monde terrestre, ces formes de parole seront des entités spirituelles actives, naturellement omniprésentes et omnipotentes. (Il existe toute une théorie de l'efficience métaphysique aussi bien que matérielle des mantra, mantra-vīrya.)

Les mantra ont un caractère sacré et secret. Leur savoir est ésotérique. Ils sont transmis de bouche à oreille par le maître spirituel au disciple qualifié: le mantra que le non-initié lit dans un livre ou entend sans y être autorisé est, littéralement, lettre morte. Ainsi transmis, les mantra, quoique en principe tout-puissants, ne peuvent agir que s'ils sont mis en œuvre par une personne autorisée et selon des règles précises et contraignantes: là comme ailleurs, tout acte de parole, même non «langagier», n'a d'efficacité que celle que lui reconnaît le groupe où il fonctionne et qui fixe les règles de ce fonctionnement. Il est à noter que le traditionnel primat accordé en Inde à l'inexprimé sur !'exprimé, à la rétention sur l'expression, fait que le mantra proféré intérieurement, en pensée, est considéré comme de nature plus haute, donc comme plus efficace, que celui vocalement énoncé. La répétition rituelle des mantra, d'usage habituel, est appelée japa en sanskrit.

La tradition hindoue dit qu'il y a soixante-dix millions de mantra. Il n'y a, de fait, pas de rite, dans cette société où tout est rituel, qui se fasse sans mantra. Ils servent à toutes les fins. Ce sont des forces sans coloration éthique, agissant sur tous les plans. Leur utilisation met généralement en jeu tout un complexe de représentations supposant en théorie un grand effort mental.

Les mantra tantriques, quand ce ne sont pas des mots ou des phrases, ont-ils un sens? On en a discuté. Ils ne sont pas liés à des situations de communication interpersonnelle, ni de réflexion intérieure. Pour la théorie indienne traditionnelle, ils relèvent d'un niveau supérieur de la parole, antérieur au discours, à la source même de ce qui ensuite sera parole ou langage. On pourrait dire que, plutôt qu'une signification, ils ont un rôle et une efficacité.

Les systèmes śivaïtes dualistes et non-dualistes admettent l'existence de toute une hiérarchie de mantra formant un ordre de «sujets connaissants» (pramātṛ, v. ce mot), c'est-à-dire de formes de conscience plus ou moins soumises à la limitation et situées à différents niveaux entre celui de l'homme et celui de la divinité. Ceci se rattache à l'idée qu'il existe des plans d'existence propres aux mantra: les «terres des mantra» (mantra-bhūmi).

Il y a, bien entendu, à l'intérieur d'un cadre généralement admis, des variantes appréciables dans la théorie des mantra selon les écoles et surtout selon qu'il s'agit du bouddhisme ou de l'hindouisme. (A. Padoux.)