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Syncope guérie d'un Mantra au Vietnam
Anecdote ethnographique de Paul Mus

Paul Mus (1902-1969) raconte cette anecdote dans l'un de ses cours au Collège de France (Annuaire du Collège de France, 1966, p.385), repris par Lyne Bansat-Boudon, Introduction («Le voile de la Mâyâ. Conceptions indiennes de la théâtralité») au volume Purushartha sur les Théâtres indiens, Paris, EHESS, 1998, p.13:

«Revenant d'une tournée dans les forêts qui couvrent les contreforts du plateau de Djiring [Centre Vietnam], entre le pays cham et le pays kahauv, un tigre traversa le sentier sous le nez de mon cheval; tandis que celui-ci me jetait à terre, le guide qui se tenait à sa tête y tombait de tout son long et ne bougeait plus: on peut mourir d'une telle peur. Alors surgit mon lettré, le Bô Thuân, un solide métis de Savoyard et de Cham, fils naturel du kmérisant bien connu Etienne Aymonier, mon prédécesseur à la direction de l'Ecole coloniale. Dénouant les cheveux du guide, il y fit "passer" une incantation; l'homme se releva et reprit sa route sans en demander davantage. L'événement se joue entre trois plans très comparables à ceux du Véda. Personnellement, l'esprit et la vie du guide tenaient à son souffle, adhyātmam. Le tigre s'en était saisi et les avait emportés dans le monde de la forêt, que côtoie le sentier des hommes, mais où ceux-ci n'ont pas leur place (adhibhūtam). Le rite (adhiyajñam) avait rétabli la situation et la dominance de la société des hommes sur la nature brute: car ils ont la parole, qui a pouvoir d'aller se saisir de tout, même d'une âme volée, si on en sait le nom, ce qui était manifestement le cas de ce grand lettré. Finalement tout était remis en ordre dans le cosmos, sous le regard des dieux (adhidevatam)

Le guide tombe en syncope: une «performance psychophysiologique», commente Mus. Le nom secret de l'âme du guide, prononcé de vive voix à l'oreille de l'homme évanoui est une Parole efficace (un Mantra) qui la fait revenir dans le monde des hommes. Le cadre de participation (comme dirait Goffman) à cette invocation est proche du théâtre: le rite de l'invocation est une performance [anglicisme] répondant à la performance de la syncope. Le concept de performance est ici proche du concept d'énonciation.