orfeoArticleMenu_layout

Mantras, vocables et culte de la voix

2006

Dès l'origine, la voix humaine est en situation d'interlocution. L'émission vocale s'adresse à un auditeur qui l'interprète. Dans les théâtres antiques et orientaux, l'acteur porte un masque, persona en latin. L'étymologie qu'en donnaient les auteurs latins — persona, le masque à travers (per) lequel résonne (sonare) la voix de l'acteur — est fausse et inventée après coup, mais elle est révélatrice de la valeur attribuée à l'oralité comme intériorité de la personne humaine dans la culture traditionnelle. L'invention de l'écriture puis la grammatisation des langues ont dévalué l'oralité. Mais à certaines époques dans diverses cultures se sont développés des mouvements philosophiques et artistiques de retour à ce que l'on appelait «la Parole vivante», par opposition à la parole «morte» déposée dans l'écriture.

Salazar décrit la transformation de la rhétorique classique en culte de la voix en Europe au siècle du Baroque et de la naissance de l'opéra. «La Rhétorique de Bernard Lamy conclut le XVIIe siècle, écrit-il (Salazar, 180), comme son second titre L'art de parler, ouvre le XVIIIe siècle»: de nombreux écrivains, philosophes et musiciens, dont le plus engagé dans cette direction fut Jean-Jacques Rousseau, ont mis tous leurs efforts à retrouver la force vive de la vive voix. Philippe-Joseph Salazar, Le Culte de la voix au XVIIe siècle. Formes esthétiques de la parole à l’âge de l’imprimé, Paris, Honoré Champion, 1995

Question reprise dans l'anthropologie cognitive, à partir d'une hypothèse actuelle sur les origines du langage. On peut distinguer trois catégories de sons phoniques ou sons vocaux composant la phonologie d'une langue, qui sont, dans l'ordre de «primitivité» croissante: 1) la parole articulée, sons phoniques pour lesquels la relation entre le signifiant et le signifié est arbitraire; 2) l'idéophone, terme représentant un objet par le symbolisme phonique (onomatopées, sons phoniques exprimant des sons non phoniques, ou encore idéophones figuratifs comme «aïe!», «oh!», sons phoniques exprimant les sensations que procurent d'autres stimuli que le son); 3) le vocable au sens technique du mot en musicologie, terme constitué par un ou des sons sans aucune référence au sens (mantras ou chants rituels dont les paroles sont dépourvues de sens). L'invention des vocables se situe, dans la préhistoire, à une époque antérieure à celle où la parole s'est dissociée de la musique.

Les ethnologues, les linguistes et les musicologues ont essayé de reconstruire cette invention à partir d'observations de terrain portant sur les mantras, les chants rituels dont les paroles sont dépourvues de sens, le lettrisme, les comptines, etc. L'histoire récente de cette reconstruction commence avec Lévi-Strauss, dans Le Totémisme aujourd'hui, 1962, p.146 citant Rousseau: «Comme les premiers motifs qui firent parler l'homme furent les passions, ses premières expressions furent des Tropes», et bien sûr les Mythologiques. Linguistes (Staal) et musicologues (Mâche) partagent une hypothèse selon laquelle, en quelque sorte, la pragmatique a précédé la sémantique. La voix humaine exprimait des émotions et des intentions, dans un état du langage antérieur à la sémantisation. C'est ainsi que dans une étude sur les mantras védiques, Frits Staal (Berkeley) cite les analyses zoomusicologiques de François-Bernard Mâche à l'appui de sa thèse, selon laquelle ces formules articulées inintelligibles, et structurées comme certains chants d'oiseaux, pourraient conserver l'image d'un état originel du langage, antérieur à la dissociation entre musique et parole. Ce n'est qu'une hypothèse, mais qui oriente une partie des recherches actuelles en anthropologie cognitive.