orfeoArticleMenu_layout

Louis Renou
Sur la forme de quelque textes sanskrits.
— 3. Le Kautilîya

Extraits d'une étude de Renou

Journal Asiatique, Année 1961, p.183;
Choix d'études indiennes
, II, p.539:

§1.— Autant est sinueuse et complexe la démarche d'un traité de Vedânga tel que le Nirukta, assujetti qu'il est aux normes védiques, autant est simple et linéaire la disposition extérieure du Kau(tilîya) ou Arthasâstra attribué à Kau(tilya). Il semble qu'on arrive à un âge où la forme des textes importe décidément moins que le fond.

[Arthasâstra et Kâmasûtra]

L'ouvrage s'encadre entre un chapitre liminaire et un chapitre conclusif. Le premier consiste en une liste (samuddesa) des sujets traités ou prak(arana)'s, divisés selon les Livres ou adhikarana's […]. /184; 540/ Une pareille table des matières se rencontre rarement dans l'antiquité: un cas remarquable est celui du Kâmasûtra, texte qui justement est le plus proche du Kau. quant à la structure et en constitue, peut-on dire, l'exact pendant (2). Un autre cas est celui de la Carakasamhitâ, où toutefois la table des matières a été annexée au sthâna initial (3).

Le chapitre ultime n'est pas moins singulier: le dernier prak. (dénommé tantrayuktayah) — coïncidant avec l'adhikarana final (tantrayuktih) — consiste en un relevé des trente-deux yukti ("modes de raisonnement") destinées à faciliter l'intelligence du traité ou à montrer le bon emploi qu'il fait de ce qu'on pourrait appeler la Logique du langage (4); chacune de ces yukti est définie et illustrée au moyen d'une phrase, brève ou longue (mais complète en soi: nullement de type pratîka!), empruntée au corps même de l'ouvrage. Ce sont d'ailleurs à peu près les seules références expresses que contienne le Kau. entre un passage et un autre (5).

Cet encadrement atteste le souci qu'a eu Kau. de composer une œuvre cohérente, fermée à tout addenda, bien éloignée en somme des traités anciens qui ne possédaient en général ni introduction ni conclusion et semblaient s'être formés par voie de couches successives. Bref, ils confirment la présence d'un auteur.

Notes.

(2) Rarement deux œuvres appartenant à des disciplines différentes ont en fait autant d'analogies que le Kau. et le Kâmasû.; à tel point qu'il paraîtrait pénible de devoir les séparer par un intervalle de temps trop prononcé. Nous verrons des points de contact tout au long de cette étude. Signalons seulement que l'un et l'autre ouvrages se terminent par un Livre appelé aupanisadika ou "enseignement secret", au début duquel Vâtsyâyana annonce que "le Kâmasûtra est exposé (= achevé)", ce qui atteste le caractère parisista [résumant] de ce chapitre final, caractère similaire d'ailleurs dans Kau. et dans Kâmasû.; il n'empêche qu'aux versets finaux de l'Aupanisadika, Vâtsyâyana ne réaffirme qu'il a "communiqué" le Kâmasûtra sous forme succincte. L'un des adhyâya initiaux de Kâmasû. porte, comme chez Kau., le titre de vidyâsamuddesa. […]

(3) Appelé sûtra: nullement parce qu'il serait rédigé en style sûtra, mais parce qu'il donne comme l'esquisse générale de l'ouvrage (samgrahârtham I 30, 89). On pourrait en inférer que le reste a été senti comme un bhâsya et retrouver là le reflet de la structure "hybride" décrite ci-dessus, §5. Noter que ce sûtrasthâna est divisé en quatre catuska, équivalent aux quatre pâda qui sectionnent d'ordinaire les ouvrages en sûtra. Il est vrai que la subdivision en tétrades domine aussi dans les autres sthâna. Comme chez Kau., à côté des 8 sthâna divisés en 120 adhyâya, apparaît un autre sectionnement large en 10 prak.

[…]

/185; 541/

§3.— Nous venons de faire allusion aux versets terminaux. Il y a là le reflet d'un procédé bien connu de composition hybride, celui qu'on voit poindre dès l'époque des Brâhmana et qui se précise dans les Dharmasûtra pour se perdre bientôt avec l'afflux généralisé de la versification en Smrti. Chez Kau., l'usage du vers est poussé à un état d'absolue régularité, état qu'on retrouve d'ailleurs dans le Kâmasûtra: aucune section qui ne s'achève par des versets. Ceux-ci vont de 1 (chiffre le plus fréquent) à 14 (chiffre atteint aux prak. 124-126) et 15 (prak. 101-102), le volume de la tranche versifiée n'étant pas en rapport direct avec l'étendue de la section.

Il existe aussi, comme dans d'autres textes "hybrides", des versets à l'intérieur des sections, mais beaucoup moins constants et de caractère assez différent: ce sont des excursus, des citations littéraires illustrantes, des considérations annexes insérées à la manière d'une glose. Au contraire, les kârikâ terminales sont, nous venons de le rappeler, de type "résumant" (13). La substance de l'enseignement antérieur y est livrée sous forme brève, volontiers popularisante, aisément accessible, avec cette allure un peu relâchée et bon enfant qui s'attache si souvent aux stances de la Nîti ou sagesse politique.

[…]

Notes.

(13) Ainsi, au prak. 173, est résumée l'activitée des voleurs et la phrase métrique elle-même (ou du moins sa portion terminale) forme rubrique: iti corânam apasarpâh prakîrtitâh [Thus secret agents for robbers have been described, Kangle]; analogue prak. 114-115, ity uktah samdhivikramah [Thus have peace and war been described, Kangle].— Un verset alludant à une fable illustrante est le sloka pénultième du prak. 11, avec la mention de la Tortue.

Rarement les sloka finaux apportent quelque chose de vraiment neuf.— Même caractère "résumant" dans le Kâmasû., où la Jayam. introduit souvent ces sloka par upasamharati "(l'auteur) résume (ainsi sa pensée)" et analogues, ainsi ad 2.10, 49 3.2, 39, ou encore tatra sâmânyam âha (passim) "il donne à ce sujet une vue générale". […]


La référence à des Maîtres
"Sur la forme de quelque textes sanskrits.— 3. Le Kautilîya"

Journal Asiatique, Année 1961, p.190;
Choix d'études indiennes, II, p. 546:

§7.— Resterait à parler du phénomène le plus intéressant qu'ait à offrir le Kau. sur le plan formel, à savoir la référence à des Maîtres (âcâryâh, plus vaguement encore "eke") ou à des désignations plus précises, celles-ci tantôt collectives (noms d'Ecoles, tirés du nom du fondateur), tantôt individuelles.

La présence de ces noms, dans le cadre de débats érudits, n'est pas un fait isolé. Elle s'insère dans le vaste mouvement qu'on voit poindre dès le Satapatha Br. et qui oriente vers la controverse tant d'auteurs savants, voire, qui fournit à leurs ouvrages leur base même et pour ainsi dire leur aliment. Sans doute, le plus souvent, la controverse demeure anonyme; l'objection se signale seulement par "ced" ("si l'on arguë à l'encontre que…") "na" étant la réponse invariable ("l'objection ne tient pas"), suivie d'une brève justification. Mais enfin des tenants d'opinion, soit nominatifs, soit génériques, sont aussi mentionnés çà et là. On trouve ainsi dans les sûtra de l'une et l'autre Mîmâmsâ des suites d'opinions ébauchant une controverse, qui sont assignées à des docteurs parmi lesquels figurent Jaimini ou Bâdarâyana, tout comme le nom de Kautilya figure dans les controverses du Kau.

Ici, comme souvent, le Kâmasûtra se situe au plus près du Kau., ayant comme ce dernier des séquences à noms individuels, noms d'Ecoles, désignations collectives de "Maîtres"; et de même que le "iti Kautilyah" clôt invariablement la controverse du Kau., donnant pour ainsi dire le siddhânta ou point final, le "iti Vâtsyâyanah" achève les débats du Kâmasûtra.