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VĀK (parole)

André Padoux

Encyclopédie philosophique universelle

«Née dans le Śivaïsme du Cachemire, l'idée de la quadripartition de la parole semble avoir été développée surtout en milieu tantrique. Le grammairien-philosophe Bhartṛhari (Ve siècle) ne la divise qu'en trois: la «voyante» (paśyantī), la «moyenne» (madhyamā) et l'«étalée» (vaikharī). Les Tantras śivaïtes, śāktas ou viṣṇouites reviennent à une division en quatre en ajoutant la parole «suprême» (parā-vāk). Cette théorie, rattachée à l'idée que l'Absolu est Parole, ou son (śabda, v. ce mot), permettra de décrire l'apparition du cosmos en termes d'évolution de la parole, celle-ci allant d'une condition première, transcendante et immanente à la fois (la perspective métaphysique de ces systèmes est généralement non-dualiste — advaita, v. ce mot), à un état manifeste, grossier»: celui du monde empirique et du langage. Les niveaux de la parole sont ceux mêmes de la manifestation cosmique: la divinité fait apparaître l'univers en le disant. La parole en effet est énergie. Ces niveaux se retrouvent de façon analogue en l'être humain et expliquent alors la naissance en l'homme du langage et de l'aperception (liée au langage) de l'objectivité (v. pratyavamarśa).

Cette théorie, très généralement admise, a été développée et systématisée dans les Ecoles śivaïtes du Cachemire, en particulier celle de la Pratyabhijña (v. ce mot), avec Somānanda, Utpaladeva et Abhinavagupta.

La Parole suprême (parā-vāk) est la Parole originelle. Identique à la Conscience suprême, elle est, comme elle, à la fois lumière (prakāśa) et prise de conscience (vimarśa, v. ces mots). Mais elle est plus spécialement définie comme vimarśa et comme pratyavamarśa (v. ce mot). En effet, au niveau de parā-vāk, la Conscience suprême prend conscience d'elle-même et de tout ce qu'elle recèle intérieurement, c'est-à-dire de l'univers sous sa forme germinale de parole. Il se produirait là une sorte d'énonciation intérieure (antar-abhilāpa) intemporelle, non-discursive, immergée dans la Conscience (v. vimarśa). Ce niveau de la parole existe chez tous les sujets conscients où il forme le premier instant non-discursif de tout acte de parole ou de toute action. Origine première de tout procès linguistique, parā-vāk fournit au langage et à la connaissance leur fondement ontologique puisque ce niveau est en même temps celui où, en son tréfonds, l'homme repose en la Conscience divine omnisciente. A partir de ce fondement, se développent les trois étapes suivantes.

D'abord la «voyante» (paśyantī), où apparaît dans la Conscience divine comme une première vision de ce qui sera manifesté. Il y a là, dit-on, une prise de conscience synthétique intense (parāmarśa, v. ce mot) que caractérise un mouvement vers la différenciation de la parole en discours, sans pourtant que celui-ci y soit autrement qu'en germe et l'objectivité, autrement que sous la forme de la représentation, de la vision intérieure, de ce qui va advenir. Abhinavagupta décrit paśyantī, pour le sujet individuel, comme le plan où se produit une «appréhension synthétique non encore développée en langage discursif» des mots exprimant l'acte à accomplir. Il compare cela à la pensée d'une personne qui se précipite pour faire quelque chose: elle sait ce qu'elle veut faire et pourrait le dire, mais n'a pas le temps de le formuler. Conception qui se justifie dans la perspective, reprise par Abhinavagupta, de Bhartṛhari, pour qui il n'y a pas d'acte de connaissance sans parole (v. pratyavamarśa).

Cette saisie intuitive du langage et du monde se développe et se concrétise dans l'étape de madhyamā, la «moyenne» (ainsi nommée parce qu'elle se situe entre paśyantī et vaikharī). Là, le langage est présent et avec lui ce qu'il exprime, c'est-à-dire les choses, puisque mots et choses sont liés directement. Les uns comme les autres toutefois sont, à ce niveau, encore purement mentaux. Sur le plan cosmogonique, madhyamā est le moment où l'univers apparaît clairement formé dans la Conscience divine, mais n'est pas encore manifesté. Pour l'esprit humain, on place madhyamā au niveau de l'intellect (buddhi, v . ce mot) où la conscience a encore une forme impersonnelle. Là, «ce qui exprime» (vācaka): les mots, et «ce qui est à exprimer» (vācya): les choses, sont censés être exactement superposés: leur coïncidence et leur commune inhérence dans la conscience assurent leur adéquation et, fondant l'adaptation exacte de la parole aux objets, assurent par là même la validité de la connaissance.

La dernière étape est nommée vaikharī, l'«étalée», parce que la parole et ce qu'elle crée y sont visibles et différenciés. C'est, pour la divinité comme pour l'homme, le plan du langage et du monde objectif.

Il existe, liées à cette métaphysique de la parole, d'autres cosmogonies sonores ou phonétiques, notamment le système des «prises de conscience phonématiques» (varṇa-parāmarśa) selon lequel la Conscience divine évolue et fait apparaître l'univers en énonçant successivement les phonèmes du sanskrit dans l'ordre que leur assigne la grammaire. Enoncés d'abord en parā-vāk, ces phonèmes (et ce qu'ils expriment) sont ensuite reflétés en paśyantī, puis en madhyamā, pour enfin apparaître empiriquement, avec l'univers objectif, en vaikharī.

Toutes ces considérations prolongent, à leur manière, les spéculations védiques sur la parole.» (A . Padoux)


(*) Pratyavamarśa, «prise de conscience réfléchie de soi». Quand le soi prend ainsi conscience de lui-même, il prend en même temps conscience de la manifestation incluse en lui sous la forme de la parole qui énonce intérieurement l'univers. En ce sens, toute connaissance est pénétrée de parole. Il n'y a pas de connaissance des objets hors des mots qui les désignent dans la parole intérieure. La conscience prend intérieurement conscience du monde qu'en tant que parole elle énonce en elle-même. (FZ)