arpitaSinghMenu_layout

Une vérité pragmatique et codée
Le grand partage entre Apophantique et Pragmatique

Mercredi 25 mai 2011

Nos habitudes philosophiques en Europe sont d'accorder une place privilégiée aux discours qui peuvent être dits vrais ou faux, discours «apophantiques» (Aristote) dont le modèle est la proposition (aphophansis) attribuant un prédicat à un sujet. En Inde au contraire ils sont dévalués au profit des discours poétiques et rhétoriques, les discours expressifs, les discours qui font image. Les discours apophantiques mettent en oeuvre la fonction référentielle du langage, tandis que les discours poétiques et rhétoriques sont essentiellement frappés d'indexicalité. La vérité et la réalité qui prévalent chez les uns sont dévaluées au profit de la conviction et de la fiction chez les autres.

Au discours occidental sur la vérité, que j'appelle donc Apophantique, j'oppose en Inde (et sans doute ailleurs dans d'autres traditions philosophiques) un discours dans lequel l'objectif est de convaincre et de motiver l'interlocuteur en lui proposant une vérité pragmatique et codée, un discours et une vérité pour l'action que j'appellerai Pragmatique. La présentation la plus pédagogique est celle des philosophes bouddhistes enseignant la doctrine des deux vérités.

Nâgârjuna, Stances du milieu, 24.8

C'est en prenant appui sur deux vérités que les Buddha enseignent la Loi, d'une part la vérité conventionnelle et mondaine, d'autre part la vérité de sens ultime.

Trad. Bugault, p. 307

La vérité conventionnelle et mondaine (saṃvṛti-satya, «vérité de surface ou d'enveloppement») est l'ensemble des normes qui règlent les échanges (vyavahāra) dans la société. A cette vérité pragmatique et codée, qui ne va pas au fond des choses, s'oppose la vérité de sens ultime (satyaṃ ca pramārthataḥ, 24.8d).

Cette stance remet en cause notre idée unidimensionnelle et ontique de la vérité. Le Buddha lui-même ne cesse de répéter à propos de la vérité et de la discipline qu'il enseigne (dhamma-vinaya): «Je l'enseigne comme double» (dvayaṃ vadāmi, Majjhima-nikâya, III, p. 71-78).

Corollaire sur la magie

De la même façon qu'il y a deux vérités, celle pour l'action dans l'usage ordinaire de la vie (vyavahāra, 24.10) et celle du sens ultime, de même il y a deux magies (Bugault, p. 309bas-310haut), la magie mondaine et impure qui nous emprisonne dans les pièges de la Mâyâ et la magie noble et pure qui nous montre le chemin vers le nirvāṇa. La vacuité (śūnyatā, 24.11) est cette magie et plus exactement une fiction utile pour nous guider et nous dynamiser sur le chemin vers le nirvāṇa.

Nâgârjuna, Stances du milieu, 24.11

La vacuité, mal comprise, perd l'homme à l'intelligence courte, comme un serpent mal saisi ou une formule magique mal appliquée.

Magie mal appliquée: le magicien qui, trouvant un os, reconstitue le corps d'un tigre et lui redonne vie, lequel tigre le dévore aussitôt. Deux magies, deux fictions, l'une qui produit les pièges de l'illusion qui nous perd, l'autre qui oriente l'action par des fictions utiles qui nous sauvent.