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Les deux vérités et le rôle du langage
Les mots nous cachent la nature de la réalité
mais nous évitent le chaos

Mark Siderits, Buddhism as Philosophy. An Introduction,
Aldershot UK, Ashgate, 2007,
Chapter 3 "Non-Self: Empty Persons", spec. pp.56ff.:

(56) The distinction may be characterized as follows:

• A statement is conventionally true if and only if it is acceptable to common sense and consistently leads to successful practice.
• A statement is ultimately true if and only if it corresponds to the facts and neither asserts nor presupposes the existence of any conceptual fictions.

(57) So any statement that uses convenient designators can only be conventionally true. It cannot be ultimately true, or ultimately false either. From the ultimate perspective such a statement is simply without meaning, and so not the sort ofthing that could be either true or false. The Sanskrit word (saṃvṛti) that we are translating as 'conventional' literally means 'concealing'. And Buddhist commentators explain their use of this term by saying that convenient designators conceal the nature of reality.

(58) 3.7

The distinction between conventional truth and ultimate truth was developed by commentators on the early Buddhist texts in order to solve an exegetical problem. The problem is that the Buddha's teachings seem inconsistent. On some occasions he teaches that there is no self and that what we think of as a person is really just a causal series of impermanent, impersonal states. On other occasions he says nothing of this and instead teaches a morality based on the doctrine of karma and rebirth. The inconsistency stems from the fact that the latter teaching appears to involve the idea that it is one and the same person who performs a deed in this life and reaps the karmic fruit in the next life. So the Buddha seems to affirm in those teachings what he elsewhere denies when he teaches the unreality of the person. Of course we could simply agree that the Buddha contradicted himself and leave it at that. But the commentators saw a way around attributing such a major error to the founder of their tradition: the first sort of teaching represents the full and final truth, whereas the second represents what ordinary people need to know in order to progress toward being able to grasp the full and final truth. Using this distinction, commentators came to say that some sûtras have meanings that are 'fully drawn out' (nītārtha), while others have meanings requiring explication (neyārtha). The former came to be considered statements of the ultimate truth, the latter were said to be couched in terms of conventional truth.

C'est à la lumière de cette distinction que Mark Siderits cite le passage suivant du Milindapañha que je reproduis dans la traduction de Louis Finot puis d'Edith Nolot:

17. Le lien entre les renaissances [#trad. Edith Nolot, p. 52 De la discontinuité].

— Nâgasena, celui qui renaît est-il le même ou un autre ?
— Ni le même, ni un autre.
— Donne-moi une comparaison.
— Lorsque tu étais enfant, mahârâja, un tendre enfant, faible, couché sur le dos, étais-tu le même qu'aujourd'hui où tu es grand ?
— Non, Vénérable, j'étais autre.
— S'il en est ainsi, mahâraja, tu n'as ni mère, ni père, ni précepteur ! Tu ne peux avoir été formé aux arts, à la vertu, à la sagesse ! Il y a donc une mère nouvelle pour chaque nouvel état de l'embryon, une mère pour le petit enfant et une autre pour l'homme fait ! Autre est donc celui qui s'instruit, autre celui qui est instruit ; autre l'auteur d'un crime, autre celui à qui on coupe les mains et les pieds !
— Non, certes, Vénérable, qu'en dis-tu toi-même ?
— C'est moi qui étais un enfant et qui suis maintenant un homme. L'être humain à ses divers stades tire son unité de son corps.
— Donne-moi une comparaison.
— Si on allume un flambeau, peut-il brûler toute la nuit ?
— Assurément.
— La flamme de la dernière veille est-elle la même que la flamme de la seconde, et celle-ci la même que celle de la première veille ?
— Non.
— Y a-t-il donc un flambeau différent à chacune des trois veilles ?
— Non. C'est le même flambeau qui a brûlé toute la nuit.
— De même, mahârâja, l'enchaînement des dhammas est continu [Nolot: De même, ô roi, se connecte la séquence des phénomènes]: l'un se montre en même temps que l'autre disparaît ; il n'y a en quelque sorte entre eux ni précédent, ni suivant. Par suite, ce n'est ni le même [individu], ni un autre qui recueille le dernier acte de conscience [Nolot: qui se trouve pris dans le dernier en date des actes de conscience sélective].
— Donne-moi une autre comparaison.
— Si on trait du lait, qui devient ensuite du lait caillé, puis du beurre frais, puis du beurre clarifié, est-on en droit de dire que le lait frais est le même que le lait caillé, que le beurre frais, que le beurre clarifié ?
— Non, mais tous procèdent du même.
— Il en est de même de l'enchaînement des dhammas.

Traduction Edith Nolot (p. 53) de la fin de ce passage omise par Finot:

— De même, ô roi, se connecte la séquence des phénomènes: il s'en produit un, c'est un autre qui cesse, et cela semble se connecter comme s'il n'y avait rien qui précède et rien qui suit; ce n'est donc ni le même [individu], ni un autre,qui se trouve pris dans le dernier en date des actes de conscience sélective.

Siderits, 60:

Therefore neither as the same nor as a distinct person does this latest aggregation of consciousness connect up with earlier consciousness.

Le danger est alors de dissoudre la personne en une infinité de points — une discontinuité absolue — comme le montre Mark Siderits (pp.61–62) et le langage nous fait échapper à ce désastre:

Our concept of a person has it that persons endure at least a lifetime. If we followed Milinda's Principle we would have to replace that concept with the concept of something that lasted nowhere near as long — perhaps for a day, maybe for just a minute. (It depends on how long individual skandhas last, and how many must be replaced before we say we have a new whole.) To think of ourselves in that way would not be to think of ourselves as persons as we understand that concept. Let's call the resulting view 'Punctualism', and the new concept of what we are 'P–persons'. What the examples show is that it would be a disaster if we thought of ourselves as P–persons rather than as persons. Our convenient designator 'person' is convenient because it helps us avert this disaster.

Grâce au langage et au moyen du langage, nous échappons au chaos du discontinuisme absolu pour prendre conscience en pratique des connexions ou solidarités entre des vies différentes ou des personnes différentes.