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Jaune safran et bleu noir, ou
Les noms des couleurs et leur perception
Introduction à Conklin 1955

Séminaire du 8 novembre 2012

Pour des enfants d'aujourd'hui, coupés de la mémoire collective inscrite dans les choses de la nature et familiers dès le plus jeune âge des mondes virtuels de l'électronique, le jaune safran et le bleu noir sont des plages colorées numériquement définies dans le code hexadécimal des couleurs en HTML:

jaune safran

#F5D033

variante jaune safran

#F3D617

darkblue, bleu noir

#00008B

Mais depuis toujours, cependant, nous percevons les couleurs d'une autre façon dans la mesure où elles nous sont d'abord enseignées dans les choses de la nature. En Asie du sud par exemple et dans la tradition hindoue, le jaune safran est primitivement perçu sous la forme d'une poudre et le bleu noir dans la couleur de peau du dieu Krishna:

safran krishna

Le nom est essentiel à la perception des couleurs et le nom est porteur de mémoire collective. Je raisonnerai, pour faire court, sur les noms sanskrits des couleurs safran et bleu noir, mais toutes les langues vernaculaires de l'Inde livrent à l'ethnographe et au linguiste les mêmes données.

Les noms sanskrits les plus courants de ces deux couleurs sont:

haridrā (subst. fém.) «safran» (dont l'identité botanique exacte est Curcuma longa dont on voit les rhizomes sur cette image; la poudre de safran des Indes est traditionnellement confectionnée en écrasant les rhizomes de curcuma sur la pierre à curry).

haridrā-rāga (adj.) «de couleur safran»

Il y a de nombreux synonymes; citons à titre d'exemple:

gaura (adj.) «jaune safran» •

gaurī (subst. fém.) 1° «la couleur jaune»; 2° «safran»; etc.

kṛṣṇa (adj.) «sombre, bleu noir, noir» • (subst.) 1° «la couleur noir ou bleu noir»; 2° «la moitié noire du mois lunaire allant de la pleine à la nouvelle lune»; 3° «le dieu Krishna»; etc. (Le bleu noir, disent les pandits, connote l'immensité insondable de l'univers).

nīla (adj.) «bleu sombre, bleu noir»; «teinté avec de l'indigo»

nīla (subst. neutre) «la couleur bleu sombre»

nīlī (subst. fém.) «indigo» (extrait des feuilles de Indigofera tinctoria)

nīla-kaṇṭha (adj.) «au cou noir» • (subst. masc.) 1° «faisan»; 2° «Nilakantha, l'un des noms du dieu Shiva (qui a la gorge noire d'avoir avalé le poison produit par le barattage de l'océan)»; etc.

Il y a de nombreux synonymes; citons à titre d'exemple:

śyāma (adj.) «sombre, bleu noir, noir»

Percevoir la couleur jaune safran pour une personne donnée, c'est reconnaître la poudre de rhizomes de curcuma qui est le prototype de cette couleur, et cette reconnaissance implique la connaissance du mot safran ou haridrā ou son équivalent dans la langue maternelle de cette personne.

Sur l'exemple des couleurs dans les années 1950 les ethnographes, à l'instar de Harold Conklin, ont inversé le rapport habituellement établi entre les mots et les choses. C'est en partant du lexique d'une langue indigène pour procéder à l'identification des choses que les indigènes mettent sous les mots (finding the things that go with the words), que Conklin fut en mesure d'appréhender le système local des couleurs primitives sur la base duquel, dans une société, une culture et une langue données — chez les Hanunóo des Philippines —, on percevait et on identifiait les couleurs.

conklin_hanunoo_color_1955.pdf

Harold C. Conklin, Hanunóo Color Categories, Southwestern Journal of Anthropology, Vol. 11, No. 4 (Winter, 1955), pp. 339-344.

Conklin décrit aux Philippines un système à quatre couleurs focales:

1. (ma)bīru "relative darkness (of shade of color); blackness" (black)
2. (ma)lagtiʔ "relative lightness (or tint of color); whiteness" (white)
3. (ma)raraʔ "relative presence of red; redness" (red)
4. (ma)latuy "relative presence of light greenness; greenness" (green)

Ce sont quatre «noms de couleurs primitives» (basic color terms), dont une glose ou une traduction correcte en français serait respectivement: sombre, clair, sec, humide. La couleur verte est linguistiquement et ontologiquement associée à la fraîcheur humide des plantes «vertes», et la couleur rouge associée aux plantes desséchées. Le lien entre le vert et l'humide est indissolublement linguistique (dans la langue locale) et cognitif (dans l'ontologie indigène).

Comme dans les exemples indiens dont je suis parti la pharmacie (le safran) et la cosmologie (la nuit cosmique que personnifie Krishna) interfèrent avec la perception des couleurs, de même chez les Hanunóo des Philippines le système des qualités sensibles du monde végétal — la théorie des humeurs indigène — interfère (overlaps) avec le système de nomination et de perception des couleurs primitives. La perception est structurée par le langage et les rapprochements établis entre les choses par le langage — par exemple ici entre une plante fraîche, l'humidité et la couleur verte — sont spécifiques d'une langue, d'une culture, d'une sensibilité collective particulières. La langue définit donc à sa façon le système des domaines sémantiques constituant la culture.