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Des noms des couleurs aux prototypes

9 octobre 2012

Excellente analyse de Jean-Michel Fortis,
De l'hypothèse de Sapir-Whorf au prototype: sources et genèse de la théorie d'Eleanor Rosch, CORELA. Cognition, Représentation, Langage, Volume 8 (2010):
http://corela.edel. univ-poitiers.fr/ index.php?id=1243

Eleanor Rosch inventa la théorie du prototype dans le sillage des premières recherches sur la catégorisation des couleurs.

Roger W. Brown and Eric H. Lenneberg,
A study in language and cognition,
The Journal of Abnormal and Social Psychology,
Vol. 49(3), Jul . 1954, pp. 454–462.

Brown et Lenneberg emploient le nuancier de Munsell, où les couleurs sont étalonnées en fonction de trois dimensions (teinte, brillance et saturation). Le but de l'expérience est d'évaluer l'effet d'une variable, la codabilité d'une couleur, sur une autre, le taux de réussite à la tâche de reconnaissance de cette couleur. L'expérience concerne une seule langue, l'anglais. Par hypothèse, plus le nom d'une couleur est court, moins de temps on met pour la nommer, plus le degré d'accord sur le nom approprié est élevé, et plus la couleur est codable.

Erik H. Lenneberg and John M. Roberts,
The Language of Experience: A study in Methodology,
International Journal of American Linguistics,
Vol. 22(2), 1956, Memoir 13.

Comment savoir si les noms de couleur sont la cause d'une meilleure reconnaissance ou seulement l'expression d'une meilleure discriminabilité? — En faisant varier la langue. Sur un large échantillon du nuancier de Munsell, des indiens Zuni (Nouveau Mexique) doivent indiquer les contours de leurs catégories de couleurs et la ou les pastilles de couleur qui leur semblent les plus typiques de la catégorie. Comme leur langue ne distingue pas le jaune et l'orange, Lenneberg et Roberts font l'hypothèse que les Zuni ne les reconnaîtront pas non plus dans la tâche de mémorisation.

Deux notions clés pour la suite des recherches sur les noms des couleurs sont désormais en place: la notion de couleurs focales et la notion de typicalité.

Brent Berlin and Paul Kay,
Basic Color Terms: Their Universality and Evolution,
Berkeley, University of California Press, 1969.

Pour 20 langues sur 98 constituant le corpus de Berlin-Kay, les données sont de première main (souvent recueillies auprès d'un seul informateur connaissant l'anglais). Collecte de noms de couleur qui, filtrés et épurés selon une série de critères, sont réduits à une liste de basic color terms, c'est-à-dire de termes jugés comme particulièrement saillants dans la langue considérée.

Basic signifie donc à la fois «élémentaires» et particulièrement saillants. Les noms des couleurs élémentaires sont définis en respectant trois requisits:

  • ils sont faits d'un seul morphème, vert ou jaune, et non vert bouteille ou jaune safran;
  • la couleur qu'ils nomment ne doit pas être contenue dans une autre couleur, comme safran est contenu dans jaune;
  • ils sont communs et connus de tous, comme jaune par opposition à safran.

Le protocole expérimental reprend celui de Lenneberg et Roberts: les informateurs auprès desquels on a collecté des noms de couleur doivent indiquer les contours de la catégorie et le(s) meilleur(s) exemple(s) de la catégorie. Comme Lenneberg et Roberts, Berlin et Kay observent une certaine invariance des couleurs typiques (ou focales, foci) correspondant aux basic color terms mais des variations aux frontières des catégories. Présumées universelles, les couleurs focales suggèrent l'existence d'un déterminisme biologique.

Les noms de couleurs élémentaires (par exemple le mot rouge) désignent des catégories (le rouge) dont les éléments les plus typiques (le rouge focal, le plus pur exemplaire de rouge dont on dispose dans une situation donnée) sont universellement reconnus. Ce qui a permis à Berlin et Kay de trouver ces régularités et de mettre en évidence un système universel de onze couleurs élémentaires, c'est la découverte des couleurs focales. Si on demande simplement aux gens de découper le spectre des couleurs en portions correspondant aux noms de couleurs élémentaires, les frontières varient largement d'un individu et d'une culture à l'autre. En revanche, si on leur demande de donner le meilleur exemple d'un nom de couleur élémentaire à partir d'une palette d'échantillons, il y a une convergence massive des individus et des cultures. Par exemple, dans les cultures qui ont un nom pour la couleur rouge, c'est le même échantillon de rouge qui est jugé le meilleur par tout le monde. L'existence de couleurs focales montre qu'une catégorie de couleur n'est pas uniforme; il y a des rouges plus typiques que d'autres.

S'impose donc l'idée de typicalité,
puis chez Eleanor Rosch dès 1973 la notion de prototype

This study has to do with what we have in mind when we use words which refer to categories. Let's take the word "red" as an example. Close your eyes and imagine a true red. Now imagine an orangish red... imagine a purple red. Although you might still name the orange- red or the purple-red with the term "red", they are not as good examples of red (as clear cases of what red refers to) as the clear "true" red. In short, some reds are redder than others. The same is true for other kinds of categories. Think of dogs. You all have some notion of what a "real dog", a "doggy dog" is. To me a retriever or a German shepherd is a very doggy dog while a Pekinese is a less doggy dog. (...) On this form you are asked to judge how good an example of a category various instances of the category are. The first category is "fruit" etc." (1973b: 131-2)

Eleanor Rosch Heider (1973b),
On the internal structure of perceptual and semantic categories.
In Timothy E. Moore (ed.), Cognitive development and the acquisition of language,
New York, Academic Press, pp. 111–144.