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Les universaux et la relativité linguistique

Jeudi 6 décembre 2012

Les praticiens de l'ethnoscience (la New Ethnography) des années 1960 avaient entrepris d'étudier les terminologies indigènes en reprenant la distinction aristotélicienne entre les termes individuels (noms propres) et les termes universels (universaux), sans entrer dans la controverse métaphysique entre réalistes et nominalistes. Ils s'efforçaient de recenser les catégories de pensée et de langue indigènes susceptibles d'être reconnues, au terme de leurs enquêtes ethnographiques et comparatives, comme des universaux, à travers la diversité des modes de pensée et la variabilité des langues.

Les termes universels — les universaux — sont par définition des catégories de pensée et de langue, autrement dit, des mots clés dans une terminologie. Mais les catégories ou les mots clés d'une terminologie particulière dans une langue ou une aire culturelle particulière ne sont pas nécessairement des universaux.

L'hypothèse de la relativité linguistique, qui est consubstantielle à l'anthropologie, est un principe méthodologique selon lequel il existe, dans une langue, un dialecte ou un registre particulier d'une langue, des catégories de pensée et de langue spécifiques et des terminologies spécifiques. Spécifiques en ce sens qu'elles portent les traces d'une histoire locale et de leur contexte d'énonciation. L'hypothèse de la relativité linguistique est un principe méthodologique selon lequel il existe dans une langue, une aire culturelle, un milieu social donnés, des terminologies dans lesquelles la fonction indexicale du langage prend le pas sur la fonction référentielle.

Applications en anthropologie médicale

La comparaison anthropologique entre d'une part les universaux et les terminologies universelles et d'autre part les catégories et les terminologies indigènes historiquement construites, est d'actualité et les enjeux de cette approche comparative sont importants sur le plan scientifique, économique, juridique et même politique, dans certains domaines comme la médecine. Un instant de réflexion sur le marché international des soins médicaux et sur la concurrence entre les sciences biomédicales et les médecines alternatives suffit à voir l'intérêt d'une approche des maladies sous l'angle des universaux et de la relativité linguistique. On comprend pourquoi la question des universaux hante «l'anthropologie médicale» depuis les débuts de cette discipline au tournant des années 1970.

Lorsqu'on étudie la médecine et la pharmacie dans une perspective anthropologique, on est confronté à la diversité des langues et des traditions thérapeutiques. Cette diversité n'affecte pas la connaissance ni le langage portant sur les réalités concrètes telles que les ingrédients d'un remède ou même les maladies clairement identifiées et circonscrites par diagnostic différentiel. Qu'il porte le nom sanskrit de haridrā, le nom anglais de turmeric ou le nom latin de Curcuma longa, le curcuma est universellement le même; la diversité des langues n'affecte pas la stabilité cognitive du nom propre d'espèce naturelle qui le désigne. De la même façon, quoiqu'il n'existe pas d'équivalent exact dans les langues de l'Inde de cette catégorie nosologique, le diabète (diabetes) n'en est pas moins l'un des universaux de la nosologie dans les sciences biomédicales.

La problématique des universaux émerge néanmoins à partir du moment où, quittant le socle de la nosologie établie dans les langues européennes, l'anthropologue s'aventure dans d'autres aires culturelles et d'autres langues pour y repérer des équivalents plus ou moins exacts du diabète. La nosologie, qui est la nomenclature et la classification méthodique des maladies en fonction de leurs caractères distinctifs, illustre ainsi sur de nombreux exemples l'actualité et l'importance de la question des universaux linguistiques et cognitifs. Prenons l'exemple du sanskrit prameha que les médecins ayurvédiques les plus compétents en Inde désignent et interprètent comme le nom sanskrit du diabète. Le sens propre de ce mot sanskrit, néanmoins, est «maladie urinaire»; les traités de médecine indienne énumèrent et décrivent une vingtaine d'espèces de maladies urinaires sans distinguer clairement entre une maladie et un symptôme.

On pourrait montrer sur cet exemple, en confrontant diabète (un universel) et prameha (une catégorie spécifique de la médecine ayurvédique) comment une nosologie traditionnelle devient opératoire, sur la scène médicale du XXIe siècle, à partir du moment où nous l'étudions sous l'angle du langage et de la cognition en tirant parti de son indexicalité.


Bibliothèque: Ethnographie et savoirs locaux > Universaux en ethnologie