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Le Nom fonctionne comme un Mantra

2009

Gérard Genette, dans Figures II, puis dans Mimologiques (Paris, Seuil, 1976), p. 315:

«Dans la Recherche du temps perdu comme dans le Cratyle, l'objet d'élection de la rêverie motivante est ce que Proust appelle le Nom, c'est-à-dire le nom propre. La différence entre le Nom et le Mot (nom commun) est indiquée dans une page célèbre de la troisième partie de Swann où Proust évoque les rêveries de son héros sur les noms de quelques pays où il espère passer les prochaines vacances de Pâques:

«Les mots nous présentent des choses une petite image claire et usuelle comme celles que l'on suspend aux murs des écoles pour donner aux enfants l'exemple de ce qu'est un établi, un oiseau, une fourmilière, choses conçues comme pareilles à toutes celles de même sorte. Mais les noms présentent des personnes — et des villes personnes — une image qui tire d'eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément.»

On voit ici que l'opposition traditionnelle (et contestable) entre l'individualité du nom propre et la généralité du nom commun s'accompagne d'une autre différence, apparemment secondaire mais qui résume en fait toute la théorie sémantique du nom selon Proust: l'«image» que le nom commun présente de la chose est «claire et usuelle», elle est neutre, transparente, inactive [fonction purement référentielle, rapport de ressemblance sans contiguïté], et n'affecte en rien la représentation mentale, le concept d'oiseau, d'établi ou de fourmilière; au contraire, l'image présentée par le nom propre est confuse en ce qu'elle emprunte sa couleur unique à la réalité substantielle (la «sonorité») de ce nom [fonction indexicale, rapport à la fois de ressemblance et de contiguïté]… par l'amalgame qui s'établit en elle entre les éléments qui proviennent du signifiant et ceux qui proviennent du signifié.»

Les Noms ainsi conçus fonctionnent comme des mantras. Les philosophes indiens ont défini les mantras de la façon suivante: 1°) le mantra OM, matrice de tous les mantras, est une voix intérieure révélée dans l'intuition; 2°) cette voix intérieure (chez les humains) est identique à l'instinct (chez les animaux); 3°) la réalité est d'essence phonique et les phonèmes qui composent un mantra sont le germe sonore des êtres (les divinités) qu'ils servent à invoquer.

Si l'on accepte de prendre «nom propre» au sens technique que lui donnent les logiciens selon lesquels toute phrase prise comme un tout (un diagramme, disait Peirce) constitue un nom propre, les mantras sont des noms propres. Mais cette façon d'aborder la question de l'iconicité des noms propres repose sur un présupposé que voici. Je suppose l'existence d'une langue iconique (la langue des mantras) sous la langue ordinaire. Je partage donc ce que Paul Friedrich appelait la version forte de l'hypothèse de Sapir-Whorf ou bien encore la thèse de Jean Paulhan dans Les Hain-tenys: il existe une langue poétique sous la langue ordinaire, et c'est seulement dans cette langue poétique que les mantras, maximes et autres noms propres ont le pouvoir d'instaurer la présence (téléprésence, réalité virtuelle) des choses, des personnes ou des événements qu'ils invoquent.