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Autour de la chique de bétel (betel quid)
Analyse contrastive d'une terminologie indigène

Séminaire du 22 novembre 2012

La New Ethnography exploitait une caractéristique des termes du lexique existant dans toutes les langues naturelles, la polysémie. Une même chose peut avoir plusieurs noms (synonymie) et un même mot peut signifier plusieurs choses (polysémie). C'est là le fondement d'une méthode d'analyse que les ethnographes ont empruntée à la phonologie et qui procédait par repérage des contrastes sémantiques au sein d'un même champ lexical.

Le mot d'ordre — chez Goodenough, Conklin, Frake dans les années 1960 — était de partir des mots du lexique de la langue locale pour procéder à l'identification des choses que les indigènes mettent sous les mots (finding the things that go with the words), pour ainsi appréhender le système conceptuel dans le cadre et sur la base duquel les indigènes perçoivent et utilisent les choses qui les entourent.

Première étape: the eliciting of terminologies, recueillir les mots désignant des types d'objets.

Ensuite la deuxième étape était essentielle: l'analyse contrastive, permettant de distinguer les multiples facettes d'une même catégorie, car ces termes du lexique indigène sont équivoques, polysémiques. La méthode que proposait Charles Frake en 1962 était de décomposer la polysémie du point de vue des indigènes eux-mêmes. Exemple, chez les Subanun du sud des Philippines, quand ils parlent de la chique de bétel (betel quid).

Charles O. Frake, Notes on Queries in Ethnography, American Anthropologist, New Series, Vol. 66, No. 3, Part 2: Transcultural Studies in Cognition (Jun., 1964), pp. 132–145.

La noix d'arec est le fruit de l'aréquier [areca palm], Areca catechu. Masticatoire en Asie. La noix d'arec est soit émincée soit râpée, souvent parfumée par des épices puis mélangée avec de la chaux (oxyde de calcium). Le tout est enveloppé dans une feuille de Piper betle et prend improprement le nom de bétel. La chaux agit comme catalyseur. La noix colore la salive en rouge. Après vingt minutes de mastication, on recrache ce qui reste de la chique. Dans la terminologie Subanun autour de la chique de bétel, le terme central est buŋa, où [ŋ], prononcé comme dans l'anglais sing [sɪŋ] «chanter», est une consonne occlusive nasale vélaire voisée.

buŋa est polysémique et ce terme a quatre significations distinctes:

  • ingrédient d'une chique de bétel
  • aréquier
  • noix d'arec
  • fruit (en général)

si bien que la réponse sera identique à cinq questions différentes:

  • ?u: quel usage? (What is X used for?)
  • ?s: quelle source? (What [source] does X come from?)
  • ?p: quelle partie? (What [separable] part of X is it?)
  • ?k: de quelle espèce? (What kind of X is it?)
  • ?w: une espèce de quoi? (What [genus] is X [a kind of]?)

queries

Ce schéma est explicité et commenté par James Boster.

James Boster, Data, Method, and Interpretation in Cognitive Anthropology, in David B. Kronenfeld, Giovanni Bennardo, Victor C. de Munck, and Michael D. Fischer, Eds., A Companion to Cognitive Anthropology, Chichester UK, Wiley-Blackwell, 2011, pp.131–152. (Dans la bibliothèque.)

?u: A quoi sert le buŋa ? — Il sert de buŋa (ingrédient dans une chique de bétel)
?s: D'où vient le buŋa ? — Du buŋa (l'aréquier)
?p: Quelle partie du buŋa est-ce ? — Le buŋa (la noix d'arec)
?w: De quoi le buŋa est-il une sorte ? — C'est une sorte de buŋa (fruit)
?k: Quelle espèce de buŋa (fruit) est-ce ? — Un buŋa (une noix d'arec)

noix d'arec