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Un tournant pragmatique en ethnographie
Annemarie Mol, The Body Multiple (2002)

10 décembre 2018

Annemarie Mol
The Body Multiple.
Ontology in Medical Practice

Durham London, Duke University Press, 2002

Au tournant des années 1960 s'imposa en anthropologie culturelle un nouveau paradigme de recherche fondé sur une nouvelle méthode en ethnographie, qu'on appela la Nouvelle Ethnographie (New Ethnography), ou Ethnographic semantics. J'ai décrit cette méthode dans les pages web dont ci-dessous je donne l'adresse et un résumé.

http://orfeo.tessitures.org/le-nom-et-la-memoire/les-mots-et-les-choses/ethnographic-semantics/

http://orfeo.tessitures.org/le-nom-et-la-memoire/les-mots-et-les-choses/new-ethnography-goodenough/

Les choses, les personnes, les comportements, les événements, les humeurs qui composent l'expérience vécue dans une société donnée représentent des modèles conceptuels en fonction desquels tous ces composants de l'expérience vécue sont perçus et interprétés. L'ethnologue part d'une distinction entre le mot comme forme linguistique et une énonciation particulière de ce mot (événement de parole) représentant ladite forme linguistique. Cette distinction fort importante pour l'ethnographe correspond à la distinction entre l'usage et la mention (token) qui elle est importante pour le philosophe. Contrairement au philosophe qui lui ne travaille pas sur des événements de parole, l'ethnographe — dans la New Ethnography — attache une extrême importance à l'iconicité des mots de la langue indigène lorsqu'ils sont énoncés. La démarche part des mots pour aller aux choses, puisque, partant [1] d'un mot donné, on recherche auprès des informateurs [2] les icônes — des choses — correspondant à ce mot, puis par l'analyse on détermine [3] les formes conceptuelles que ces icônes représentent.

La sémantique ethnographique passa de mode dans les années 1980. L'ethnoscience dans son ensemble, caractérisée par des méthodes d'enquête objectivistes, fut disqualifiée (comme l'Orientalisme dans les aires culturelles d'Asie) par le retour de la subjectivité dans les sciences sociales. L'ethnographie prit un nouveau tournant, qui cependant ne fut pas explicitement identifié, jusqu'à Annemarie Mol en 2002 qui propose «une ethnographie de la maladie»:

(Body Multiple, p. 151) It can be done. It is possible to write an ethnography of disease.

C'est un tournant qu'elle appelle the praxiographic turn et que, pour éviter le néologisme, j'appellerais pour ma part «le tournant pragmatique». L'ethnographe dans son enquête ne se situe plus entre les mots et les choses, en partant des mots pour aller aux choses, mais désormais entre les choses et les pratiques, en partant des pratiques pour aller aux choses.

(Body Multiple, p. 150) Beyond the praxiographic turn, the relation between objects is not hidden in the order of things, but enacted in complex practices.

Le concept opératoire est ce que Mol nomme enactment, «mise en œuvre, mise en place, promulgation», et que, malgré ses réticences (p.32), je désignerais pour ma part du terme de performance, «réalisation, exécution». Mol voit dans le concept de performance une «métaphore» (ibid.) empruntée aux arts du spectacle dont les connotations suggéreraient que «ce qui est fait [en médecine] à un moment donné aura ultérieurement des effets performatifs» (ibid.).

En réalité, performance (au sens anglais du mot) n'est pas une métaphore venue du monde du théâtre mais un concept forgé en linguistique.

Le concept de performance est inventé dans trois disciplines différentes entre 1965 (quand Chomsky publie Aspects of the Theory of Syntax) et 1977 (quand paraît la version définitive de Bauman, Verbal Art as Performance): 1°) en linguistique (Chomsky), 2°) en anthropologie symbolique (Victor Turner) et 3°) dans les années soixante-dix lorsque naît l'ethnographie de la parole (Bauman, Hymes).

http://orfeo.tessitures.org/actes-de-langage/2017-2018/emergence-du-concept-de-performance/

Annemarie Mol oppose le concept logique de référence (p.vii, p.4) au concept de pratique (practice). En réalité, la référence ou la dénotation d'un énoncé sont à opposer à ses connotations ou son indexicalité. La fonction référentielle du langage (qu'elle mentionne p.153) s'oppose à la fonction indexicale du langage. Toute parole, qu'elle soit celle des personnes ethnographiées ou celle de l'ethnographe elle-même, porte la trace du contexte intersubjectif de son énonciation et les connotations de toute description et de tout récit sont consubstantielles à l'ethnographie; Mol ne peut les ignorer.

http://orfeo.tessitures.org/actes-de-langage/langue-et-parole/referentiel-et-indexical/

Cette remarque une fois formulée, qui me conduit à maintenir la pertinence du mot performance, là où Mol emploie enactment, il n'en reste pas moins qu'elle imposa dans The Body Multiple en 2002 un tournant décisif en ethnographie, dont il faut reconnaître toute la fécondité. C'est aussi un déplacement philosophique qui détrône l'épistémologie au profit de la pragmatique:

(Body Multiple, p. 152) Shifting from understanding objects as the focus point of various perspectives to following them as they are enacted in a variety of practices implies a shift from asking how sciences represent to asking how they intervene. … a philosophical shift in which knowledge is no /153/ longer treated primarily as referential, as a set of statements about reality, but as a practice that interferes with other practices.

Le corps du patient n'est pas un objet qu'on analyse, mais le produit de différentes pratiques de diagnostic et de soins qui le font être, qui le réalisent (enact) en tant que corps malade à soigner. Le savoir médical n'est pas un ensemble d'énoncés vrais au sujet d'une réalité toute faite, mais une pratique qui interagit avec d'autres pratiques, chirurgicales, pharmaceutiques, etc. «Voilà pourquoi la maladie [jusqu'alors considérée comme un objet de la biologie] peut faire l'objet d'une ethnographie», this is why an ethnographic study may talk about disease (p.157).

Jusqu'à Annemarie Mol, la sous-discipline de l'anthropologie culturelle américaine qu'on appelait «l'anthropologie médicale critique» et dont le paradigme domina les années 1970–1990, était fondée sur une division de la réalité médicale en Biologie et Société et l'on formulait cette division en distinguant en américain disease, la maladie comme objet de la biomédecine, et illness, la maladie ou le vécu de la maladie comme objet des sciences culturelles et sociales. L'anthropologie médicale critique avait pour ambition de renverser la domination des explications biologiques en médecine et d'opposer au pouvoir médical l'alternative critique et même politique d'une explication sociale des faits biologiques. La nouvelle ethnographie pragmatique fait table rase de la distinction entre Biologie et Société.

(Body Multiple, p. 157) This is why an ethnographic study may talk about disease. In the traditional ordering of disciplines, an ethnographer talking about disease transgresses the thresholds separating the layers of reality in the pyramid of objects. But the move made here is different. It is not a matter of turning the arrow round [comme on le faisait dans l'anthropologie médicale critique] so that instead of the natural sciences explaining social phenomena a social explanation of molecules, cells, or bodies is being presented. Instead, another axis has been introduced, another approach taken: that of practice. The latter encompasses molecules and money, cells and worries, bodies, knives, and smiles, and talks about all of these in a single breath.