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Des fétiches aux noms d'espèces naturelles

Auguste Comte,
Cours de philosophie positive
, 52 ème leçon,
Paris, 1841, tome V, p 80

«Car les dieux proprement dits diffèrent essentiellement des purs fétiches par un caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes, mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils /81/ ont tous un département plus ou moins étendu; tandis que l'humble fétiche ne gouverne qu'un objet unique, dont il est inséparable. Ainsi, à mesure qu'on a reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes chez diverses substances, il a bien fallu rapprocher les fétiches correspondants, et les réduire enfin au principal d'entre eux, qui dès lors s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent idéal et habituellement invisible, dont la résidence n'est plus rigoureusement fixée. Il ne saurait exister, à proprement parler, de fétiche vraiment commun entre plusieurs corps: cela serait contradictoire, tout fétiche étant nécessairement doué d'une individualité matérielle. Lorsque, par exemple, la végétation semblable des différents arbres d'une forêt de chênes, a dû conduire enfin à représenter, dans les conceptions théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu le dieu de la forêt. Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable prépondérance des idées spécifiques sur les idées individuelles, au second âge de notre enfance, aussi bien bien sociale que personnelle.»