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Le jeu sur les noms des dieux
Entre la Grèce et l'Inde sur l'exemple des épopées

Manon Brouillet (MB) et Francis Zimmermann (FZ)

Jeudi 26 mars 2015

A partir de quelques passages de l'Iliade (MB), nous posons la question pragmatique [au sens des linguistes] des épithètes accolées aux noms des dieux dans le cadre du culte et des hymnes, puis la spécificité de l'épopée homérique par contraste précisément avec les hymnes. L'analyse d'un passage du Rāmāyaṇa (FZ) vient en contrepoint, fondée sur l'idée [à discuter] selon laquelle les épopées sont un genre littéraire partagé entre l'Inde et la Grèce.

En Grèce les noms des dieux qui nous sont familiers (Zeus, Athéna, Aphrodite...) apparaissent généralement dans nos sources («littéraires» ou épigraphiques) accompagnés d'un autre substantif ou d'un adjectif (Pallas Athéna, Zeus Sôtèr – sauveur...). Ce deuxième nom, appelé épithète ou épiclèse quand il apparaît dans un contexte cultuel, permet d'identifier une «facette» du dieu et semble indispensable dans la mise en place d'une relation entre un homme et une divinité.

Les épopées homériques accompagnent quant à elles souvent le nom des dieux d'épithètes (l'Aube aux doigts de rose, Héra aux bras blancs). Celles-ci sont dites «homériques» ou «traditionnelles», c'est-à-dire qu'on considère le plus souvent, à la suite des travaux de Milman Parry que leur usage est ornemental et qu'elles ne sont pas signifiantes. Les ajustements apportés à cette thèse et au modèle oral-formulaire de l'épopée ont toutefois permis de porter une attention nouvelle à ces formules. Mais aucune étude exhaustive du fonctionnement de ces épithètes n'a été faite.

L'analyse de plusieurs passages permettra de montrer que le chant épique exploite sa dimension narrative pour rendre signifiantes et opérantes ces épithètes. On rencontre plusieurs cas de figure dans l'épopée et l'objectif ici n'est pas de faire une typologie mais de montrer comment l'épopée joue de la plasticité de la nomination divine propre au polythéisme grec pour dire la figure divine en action.

Il nous a semblé que ce jeu d'épithètes en Grèce pouvait être comparé, sous l'angle de la pragmatique et d'une anthropologie de la parole, avec la prolifération des noms propres dans le cadre du culte et dans la littérature narrative en Inde. A titre d'échantillon, nous analyserons les cinq chants du Rāmāyaṇa, Livre II, chants 26–30, où (26) Rāma apprend à Sitā qu'il doit s'exiler. (27) Sitā veut suivre Rāma en exil. (28) Danger de la vie en forêt. (29) Sitā maintient sa demande. (30) Rāma cède à ses instances.

Par contraste [à discuter] avec la Grèce, nous soulignerons l'ubiquité du dialogue dans les épopées indiennes. Une première conséquence de ce fait stylistique est que les noms des dieux et des héros qui prolifèrent sont souvent des termes d'adresse connotant la généalogie. Comment, dans le domaine indien, la combinaison très particulière entre dialogue et narrativité est-elle susceptible de déterminer en partie les usages de la nomination? Pourquoi, dans le domaine indien, la frontière entre les dieux et les héros est-elle ambiguë? Si l'on réfléchit à ce qu'implique le «polythéisme» dans ses rapports avec la temporalité, la clé de la prolifération des noms dans l'épopée indienne est peut-être l'étalement du polythéisme dans la succession des histoires à mille et un épisodes où réapparaissent mille et un «avatars»?