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Noms propres et substantifs

Jeudi 19 janvier 2012

Michel Bréal (1832-1915), l'inventeur de la sémantique et de la polysémie, paraît concilier deux perspectives contradictoires sur les noms propres, dans le chapitre qu'il consacrait en 1897 à décrire comment les noms sont donnés aux choses.

Michel Bréal
Essai de sémantique (Science des significations)
Paris, Hachette, 1897
Numérisé sur Gallica
Chapitre XVIII
Comment les noms sont donnés aux choses

Les substantifs ou noms abstraits ont d'autant plus de vérité que leur objet (leur référence) a moins de réalité. Les noms propres ont d'autant moins de vérité que la chose nommée est plus concrète.

(192) «Les substantifs sont des signes attachés aux choses: ils renferment tout juste la part de vérité que peut renfermer un nom, part nécessairement d'autant plus petite que l'objet a plus de réalité. Ce qu'il y a, dans nos langues, de plus adéquat à l'objet, ce sont les noms abstraits, puisqu'ils représentent une simple opération de l'esprit; quand je prends les deux mots compressibilité, immortalité, tout ce qui se trouve dans l'idée se trouve dans le mot. Mais si je prends un être réel, un objet existant dans la nature, il sera impossible au langage de faire entrer dans le mot toutes les notions que cet être ou cet objet éveille dans l'esprit. Force est au langage de choisir. Entre toutes les notions, le langage en choisit une seule: il crée ainsi un nom qui ne tarde pas à devenir un signe.»

Le nom a d'autant moins de vérité (sémantique) que la chose nommée a de réalité (pragmatique). Bréal préfigure ici les conceptions actuelles (Kripke) du nom comme désignateur de la chose d'autant plus rigide qu'il est vide de signification. Il formule déjà la distinction actuellement faite entre une étiquette (le nom comme tag en anglais) vide de toutes connotations et un signe descriptif.

(196) «Plus le mot s'est détaché de ses origines, plus il est au service de la pensée: selon les expériences que nous faisons, il se resserre ou s'étend, se spécifie ou se généralise. Il accompagne l'objet auquel il sert d'étiquette à travers les événements de l'histoire, montant en dignité ou descendant dans l'opinion, et passant quelquefois à l'opposé de l'acception initiale: d'autant plus apte à ces différents rôles qu'il est devenu plus complètement signe.»

En durcissant la distinction, on opposerait l'étiquette (désignateur rigide) qu'est le nom propre à l'instrument de pensée qu'est le nom commun devenu plus complètement signe, c'est-à-dire enrichi de connotations par l'histoire. Mais précisément, et la contradiction n'est qu'apparente entre les deux thèses, Bréal conclut ce chapitre non pas sur une distinction mais en assimilant les substantifs aux noms propres. C'est que l'enchaînement historique des emplois de proche en proche du nom propre le transforme en nom commun sans solution de continuité.

(197) «On a soutenu que les noms propres, comme Alexandre, César, Turenne, Bonaparte, formaient une espèce à part et étaient situés en dehors de la langue. [1] Il y a bien quelques raisons en faveur de cette opinion: nous voyons d'abord que pour cette catégorie le sens étymologique n'est d'aucune valeur; de plus ils passent d'une langue à l'autre sans être traduits; enfin ils suivent généralement les transformations phonétiques d'une marche plus lente. Néanmoins on peut dire qu'entre les noms propres et les noms communs il n'y a qu'une différence de degré. Ils sont, pour ainsi dire, des signes à la seconde puissance [*]. Si le sens étymologique ne compte pour rien, nous venons de voir qu'il n'en est guère autrement des substantifs ordinaires, pour lesquels le progrès consiste précisément à s'affranchir de leur point de départ. S'ils passent d'une langue à l'autre /198/ sans être traduits, ils ont cette particularité en commun avec beaucoup de noms de dignités, fonctions, usages, inventions, costumes, etc. S'ils participent un peu moins aux transformations phonétiques, cela tient au soin spécial avec lequel on les conserve, et ils ont encore ceci de commun avec certains mots de la langue religieuse ou administrative.

La différence avec les noms communs est une différence toute intellectuelle. Si l'on classait les noms d'après la quantité d'idées qu'ils éveillent, les noms propres devraient être en tête, car ils sont les plus significatifs de tous, étant les plus individuels. Un adjectif comme augustus, en devenant le nom d'Octave, s'est chargé d'une quantité d'idées qui lui étaient d'abord étrangères. D'autre part, il suffit de rapprocher le mot César, entendu de l'adversaire de Pompée, et le mot allemand Kaiser, qui signifie «empereur», pour voir ce qu'un nom propre perd en compréhension à devenir nom commun. D'où l'on peut conclure qu'au point de vue sémantique les noms propres sont les substantifs par excellence.»

[*] Cf. Charles S. Peirce sur les noms propres: «des icônes d'index».

[1] Par exemple Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage, p. 269 (polémique avec Gardiner).

Bréal associe donc une distinction entre nom propre et substantifs à un lien de continuité établi par l'histoire. Il me semble que cette double thèse préfigure celle de Kripke. Néanmoins, il y a un paradoxe ou une apparente contradiction dans le fait que d'un côté le nom porte une part de vérité «d'autant plus petite que l'objet a plus de réalité», et que d'un autre côté les noms propres soient «les plus significatifs de tous» (je cite Bréal). Le paradoxe n'en est plus un et la contradiction est levée à partir du moment où nous distinguerons, mais un siècle plus tard, la sémantique (la part de vérité) et la pragmatique (la force illocutoire).